Venus Binding the Wings of Cupid, oil on canvas, by J.-H. Fragonard
31.10 x 52.55 in.
Collection de Béatrice de Rothschild (1864-1964), épouse Ephrussi ;
Collection particulière, France ;
Galerie André Weil, Paris, 1969 ;
Norton Simon Foundation, Los Angeles, 1969 ;
Vente anonyme ; Londres, Sotheby's, 16 avril 1980, n° 97 ;
Vente anonyme ; Londres, Sotheby's 17 novembre 1982, n° 74 ;
Collection particulière, Japon ;
Collection particulière, Paris
Georges Wildenstein, The painting of Fragonard, Londres, 1960, n°51 bis, p.204, fig.35 bis (avec un pendant, La musique)
Gabriele Mandel, L'opera completa di Fragonard, Milan, 1972, n° 58
Denys Sutton, Fragonard, cat. exp. Tokyo, National Museum of Western Art, Kyoto, Municipal Museum, 1980, mentionné dans la notice du n° 9, La Musique ;
Jean-Pierre Cuzin, Fragonard, Vie et œuvre, Fribourg, 1987, p. 298, n° 206 ;
Pierre Rosenberg, Tout l'oeuvre peint de Fragonard, Paris, 1989, n° 233
Le nom de Jean-Honoré Fragonard est rarement associé dans l’imaginaire du public et des amateurs à des œuvres décoratives telles qu’un dessus-de-porte. Pourtant, le peintre virtuose de la beauté et de la frivolité parvient une nouvelle fois à nous surprendre par la fraîcheur et le charme de cette toile destinée à orner les hauteurs d’un salon.
Répondant à cette fonction décorative, la scène imaginée par l’artiste se déploie dans les cieux, au-dessus des nuages, parmi quelques nuées qui encadrent une étendue azurée et sereine. Au centre de la composition, une figure féminine nonchalamment vêtue d’un drapé blanc et chaussée de sandales lacées, s’apprête à lier les ailes de l’Amour à l’aide d’un ruban. Autour d’eux sont disposés plusieurs attributs qui permettent d’identifier Vénus et son fils : deux colombes en pleine parade nuptiale, le carquois de l’Amour et ses terribles flèches, un globe doré qui pourrait symboliser le pouvoir de l’Amour, ainsi qu’une guirlande de fleurs de myrte, traditionnellement associées au désir amoureux. Cette composition puise dans le répertoire mythologique pour répondre aux attentes d’une clientèle aristocratique désireuse autant d’embellir ses somptueux intérieurs que de se délecter d’une scène à l’érotisme subtil et porteuse de sens, évoquant la maîtrise des désirs et des passions.
Fragonard nous offre ici une expression particulièrement savoureuse de son art, grâce à une touche enlevée, presque esquissée, aussi rapide que délicate : les lacets qui s’entrecroisent le long de la cheville de la déesse en témoignent avec finesse. Les tonalités nacrées et opalescentes de sa palette, particulièrement perceptibles dans les carnations, la chevelure de Vénus et les étoffes chatoyantes, renforcent la séduction de cette toile et contribuent à sa dimension symbolique. Une esquisse de notre tableau, exécutée à l’huile sur toile, révèle d’ailleurs les recherches entreprises par Fragonard ainsi que la vivacité de sa touche (fig. 1).
L’artiste a réalisé plusieurs ensembles décoratifs, parmi lesquels L’Aurore, Le Jour, Le Crépuscule et La Nuit, quatre toiles aujourd’hui conservées dans une collection particulière et certainement conçues à la demande de la famille de Bergeret pour son château de Nointel. Tout porte ainsi à croire que notre dessus-de-porte faisait lui aussi partie d’un ensemble décoratif cohérent, comprenant au moins un pendant. Jusqu’à la publication de l’ouvrage de Jean-Pierre Cuzin, en 1987, La Musique (fig. 2), aujourd’hui conservée à la Norton Simon Art Foundation, à Los Angeles, était précisément considérée comme ce pendant. L’hypothèse d’un tel rapprochement fut toutefois remise en question par l’auteur. Les deux œuvres demeurèrent néanmoins réunies dans les mêmes collections, au moins depuis le début du XXe siècle, lorsqu’elles faisaient parties de la prestigieuse collection de Béatrice de Rothschild, épouse de Maurice Ephrussi, l’une des collectionneuses les plus passionnées de son temps, qui légua en 1933 à l’Institut de France, sa célèbre villa du cap Ferrat et toutes les œuvres d’art qui l’ornaient. Ce n’est qu’en 1980 que les deux tableaux, alors conservés à la Norton Simon Art Foundation, furent séparés à l’occasion d’une vente publique.
Présentée aujourd’hui aux enchères, notre charmante toile vraisemblablement exécutée vers 1770 témoigne de la virtuosité de Fragonard dans la réalisation d’une œuvre dont la destination décorative exige une parfaite maîtrise de la perspective et un sens aigu de la mise en scène.
Fig. 1 : Jean-Honoré Fragonard, Esquisse pour Vénus liant les ailes de l'Amour, huile sur toile, 20 x 30 cm, collection particulière
Fig. 2 : Jean-Honoré Fragonard, La Musique, huile sur toile, 78 x 132 cm, 1760-1765, Los Angeles, Norton Simon Museum, F.1969.28.1.P