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HERGÉ (1907-1983)
Les Aventures de Tintin
Tintin au Tibet
Estimate:
€20,000 - 40,000

Description

HERGÉ (1907-1983)
Les Aventures de Tintin
Tintin au Tibet

Mine de plomb sur papier pour le premier strip de la planche 56 de cet album publié en

1960 aux éditions Casterman. Prépublié dans le journal Tintin n°41, 14 octobre 1959. Un

document exceptionnel et historique : Tintin et Tchang, qui ne s’étaient pas revus depuis

Le Lotus bleu, sont enfin réunis. Un album emblématique de l’après-guerre, très

personnel, centré sur les personnages principaux (le duo hors du commun du Crabe aux

pinces aux d’or a été reformé) et sur Hergé lui-même, qui vécut sa conception

particulièrement difficile comme une thérapie. 16,5 x 34,3 cm.


Pour comprendre l’importance de cet instant — l’un des plus émouvants de toutes les

aventures de Tintin —, il faut remonter le temps, et repartir en Chine, en 1935, à l’époque

où le reporter du Petit Vingtième découvrait l’Extrême-Orient. La terrible crue du Yang-

Tsé, qui avait emporté la voie de chemin de fer reliant Shanghai à Hou-Kou, avait créé les

circonstances pour que Tintin sauve la vie d’un jeune Chinois qui avait perdu ses parents et

était emporté par le fleuve en colère. L’histoire aurait pu s’arrêter là, ils auraient pu se

séparer après s’être serré la main ; mais ils décidèrent de poursuivre le voyage ensemble.

« Je vais peut-être courir de graves dangers… » avait cependant averti Tintin. Et Tchang,

sans hésiter, lui répondit : « Eh ! Bien !… À deux, nous serons plus forts ! » Des paroles

prémonitoires, pour l’un comme pour l’autre. Un lien d’amitié unique fut donc scellé ce

jour-là.

Et Le Lotus bleu se termina par une scène mémorable d’au revoir — des larmes de tristesse

mêlées de joie de part et d’autre, et un paquebot qui après avoir fait retentir sa sirène

s’éloignait lentement du quai d’où Monsieur Wang et Tchang, l’orphelin qui venait de

trouver une nouvelle famille, saluèrent une dernière fois Tintin. Aucun d’eux n’avait

imaginé que cette fin-là ne serait que provisoire.

Un beau jour, et à la grande suprise de Tintin qui fut enchanté de l’apprendre, Tchang

annonça sa venue en Europe. Malheureusement, l’enthousiasme que cela suscita fut de

courte durée, car une terrible nouvelle arriva presque aussitôt. Comme si l’histoire aimait à

se répéter, avec Tintin au Tibet, c’est une nouvelle catastrophe qui sera à l’origine des

retrouvailles des deux amis : suite à une tempête, l’avion qui transportait Tchang s’est

fracassé contre une montagne. Mais avant cela, il y aura eu de nombreuses épreuves à

surmonter. L’abattement et le désespoir tout d’abord : beaucoup considèrent qu’il est trop

tard et que les chances de retrouver des survivants, dans une environnement aussi hostile,

sont quasi nulles, et qu’il est inutile de risquer plusieurs vies pour tenter de secourir

quelqu’un qui est sûrement déjà mort de froid ou d’épuisement. Ce serait une folie. Sans

qu’il ne sache vraiment pourquoi, Tintin reste persuadé que Tchang est toujours vivant ; il

en est intimement convaincu, quelque chose d’irrépressible l’anime, et rien ne saurait le

décourager. En dépit des mises en garde, et en ignorant les dangers qui l’attendent, il

décide donc de partir pour le Népal.


L’expédition va rapidement découvrir l’épave disloquée de l’avion, et ensuite plus grandchose,

si ce n’est de maigres indices qui peuvent laisser croire que Tchang en a réchappé. Si

c’est le cas, où peut-il bien être ? Le temps qui passe joue contre lui. Nul ne doit oublier que

ce vaste territoire qui borde la voûte céleste est sacré, et que la Déesse Blanche n’accorde

pas la moindre faveur à ceux qui osent s’y aventurer. Pour Tintin, Haddock et Tharkey, leur

sherpa, les difficultés vont s’amonceler, testant à chaque instant leur endurance : une

violente tempête de neige va se lever et les contraindre à ralentir ; durant des heures et des

heures, entourés de murailles austères et infranchissables, ils vont devoir marcher dans un

silence et une solitude absolus ; puis, presque à bout de forces, ils vont être emportés par

une avalanche, mais fort heureusement ils seront secourus par des moines tibétains qui les

accueilleront dans leur lamaserie.

Un foi inébranlable — irrationnelle et déraisonnable aux yeux de tous les autres, mais

parfaitement justifiée aux siens — aura permis à Tintin de retrouver Tchang, diminué et

malade, dans le repère du yéti. Tintin au Tibet n’est pas seulement une histoire d’amitié

édifiante ; il y a quelque chose de profond et de poignant dans tout cela qui fait que ce récit

fait de rêves et de prémonitions, où l’ombre de la mort plane dès les premières pages, ne

peut être comparé à aucun autre, quelque chose de l’ordre du merveilleux — une aventure

intérieure sous le prétexte d’une expédition himalayenne. Cette quête de soi fut aussi celle

d’Hergé : au milieu de ces paysages immaculés, grandioses et intimidants, qui les mettent

face à leurs propres angoisses et à leur propres déchirements, Tintin et son créateur ne

firent plus qu’un. Il y a Tintin au Tibet, son aveuglante clarté, ses neiges éternelles et son

mysticisme, et vingt-deux autres albums.

Nulle part ailleurs — pas même dans Le Lotus bleu, où pourtant l’arrière-plan politique est

traité très sérieusement, et où Tintin est condamné à mort par les autorités militaires

japonaises — on ne retrouve cette gravité. La tonalité de la dernière planche est d’ailleurs

très inhabituelle. Certes Tintin, Haddock et Tchang rentrent chez eux, et Milou repart avec

un souvenir du Tibet. Mais, en regardant la caravane s’éloigner, le yéti est clairement

malheureux ; il sait qu’il va retourner à son existence solitaire.

Il fut donc nécessaire d’abandonner un temps une civilisation par trop tumulteuse —

Moulinsart et tous ceux qui gravitent autour — pour aller au bout de soi-même et que

s’accomplisse ce retour en arrière salvateur. Il est heureux, finalement, que certaines

choses demeurent ce qu’elles sont, et préservent leur part de mystère, d’inexplicable :

Foudre Bénie, oracle souriant et providentiel connecté au monde des esprits qui, lorsqu’il a

une vision, s’élève spontanément au-dessus du sol, puis oublie tout ; le yéti, supposé n’être

au mieux qu’un mythe destiné à effrayer les enfants, au pire qu’un être monstrueux, alors

qu’il n’en est rien ; cette intuition bouleversante qui a convaincu Tintin que son ami

attendait qu’il lui vienne en aide — il était son seul espoir, et quels que fussent les risques,

c’était pour lui un devoir que de répondre à son appel, car l’amitié capable de vaincre les

plus hauts et les plus inaccessibles sommets était à ce prix.

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