Mine de plomb sur papier pour le premier strip de la planche 56 de cet album publié en
1960 aux éditions Casterman. Prépublié dans le journal Tintin n°41, 14 octobre 1959. Un
document exceptionnel et historique : Tintin et Tchang, qui ne s’étaient pas revus depuis
Le Lotus bleu, sont enfin réunis. Un album emblématique de l’après-guerre, très
personnel, centré sur les personnages principaux (le duo hors du commun du Crabe aux
pinces aux d’or a été reformé) et sur Hergé lui-même, qui vécut sa conception
particulièrement difficile comme une thérapie. 16,5 x 34,3 cm.
Pour comprendre l’importance de cet instant — l’un des plus émouvants de toutes les
aventures de Tintin —, il faut remonter le temps, et repartir en Chine, en 1935, à l’époque
où le reporter du Petit Vingtième découvrait l’Extrême-Orient. La terrible crue du Yang-
Tsé, qui avait emporté la voie de chemin de fer reliant Shanghai à Hou-Kou, avait créé les
circonstances pour que Tintin sauve la vie d’un jeune Chinois qui avait perdu ses parents et
était emporté par le fleuve en colère. L’histoire aurait pu s’arrêter là, ils auraient pu se
séparer après s’être serré la main ; mais ils décidèrent de poursuivre le voyage ensemble.
« Je vais peut-être courir de graves dangers… » avait cependant averti Tintin. Et Tchang,
sans hésiter, lui répondit : « Eh ! Bien !… À deux, nous serons plus forts ! » Des paroles
prémonitoires, pour l’un comme pour l’autre. Un lien d’amitié unique fut donc scellé ce
jour-là.
Et Le Lotus bleu se termina par une scène mémorable d’au revoir — des larmes de tristesse
mêlées de joie de part et d’autre, et un paquebot qui après avoir fait retentir sa sirène
s’éloignait lentement du quai d’où Monsieur Wang et Tchang, l’orphelin qui venait de
trouver une nouvelle famille, saluèrent une dernière fois Tintin. Aucun d’eux n’avait
imaginé que cette fin-là ne serait que provisoire.
Un beau jour, et à la grande suprise de Tintin qui fut enchanté de l’apprendre, Tchang
annonça sa venue en Europe. Malheureusement, l’enthousiasme que cela suscita fut de
courte durée, car une terrible nouvelle arriva presque aussitôt. Comme si l’histoire aimait à
se répéter, avec Tintin au Tibet, c’est une nouvelle catastrophe qui sera à l’origine des
retrouvailles des deux amis : suite à une tempête, l’avion qui transportait Tchang s’est
fracassé contre une montagne. Mais avant cela, il y aura eu de nombreuses épreuves à
surmonter. L’abattement et le désespoir tout d’abord : beaucoup considèrent qu’il est trop
tard et que les chances de retrouver des survivants, dans une environnement aussi hostile,
sont quasi nulles, et qu’il est inutile de risquer plusieurs vies pour tenter de secourir
quelqu’un qui est sûrement déjà mort de froid ou d’épuisement. Ce serait une folie. Sans
qu’il ne sache vraiment pourquoi, Tintin reste persuadé que Tchang est toujours vivant ; il
en est intimement convaincu, quelque chose d’irrépressible l’anime, et rien ne saurait le
décourager. En dépit des mises en garde, et en ignorant les dangers qui l’attendent, il
décide donc de partir pour le Népal.
L’expédition va rapidement découvrir l’épave disloquée de l’avion, et ensuite plus grandchose,
si ce n’est de maigres indices qui peuvent laisser croire que Tchang en a réchappé. Si
c’est le cas, où peut-il bien être ? Le temps qui passe joue contre lui. Nul ne doit oublier que
ce vaste territoire qui borde la voûte céleste est sacré, et que la Déesse Blanche n’accorde
pas la moindre faveur à ceux qui osent s’y aventurer. Pour Tintin, Haddock et Tharkey, leur
sherpa, les difficultés vont s’amonceler, testant à chaque instant leur endurance : une
violente tempête de neige va se lever et les contraindre à ralentir ; durant des heures et des
heures, entourés de murailles austères et infranchissables, ils vont devoir marcher dans un
silence et une solitude absolus ; puis, presque à bout de forces, ils vont être emportés par
une avalanche, mais fort heureusement ils seront secourus par des moines tibétains qui les
accueilleront dans leur lamaserie.
Un foi inébranlable — irrationnelle et déraisonnable aux yeux de tous les autres, mais
parfaitement justifiée aux siens — aura permis à Tintin de retrouver Tchang, diminué et
malade, dans le repère du yéti. Tintin au Tibet n’est pas seulement une histoire d’amitié
édifiante ; il y a quelque chose de profond et de poignant dans tout cela qui fait que ce récit
fait de rêves et de prémonitions, où l’ombre de la mort plane dès les premières pages, ne
peut être comparé à aucun autre, quelque chose de l’ordre du merveilleux — une aventure
intérieure sous le prétexte d’une expédition himalayenne. Cette quête de soi fut aussi celle
d’Hergé : au milieu de ces paysages immaculés, grandioses et intimidants, qui les mettent
face à leurs propres angoisses et à leur propres déchirements, Tintin et son créateur ne
firent plus qu’un. Il y a Tintin au Tibet, son aveuglante clarté, ses neiges éternelles et son
mysticisme, et vingt-deux autres albums.
Nulle part ailleurs — pas même dans Le Lotus bleu, où pourtant l’arrière-plan politique est
traité très sérieusement, et où Tintin est condamné à mort par les autorités militaires
japonaises — on ne retrouve cette gravité. La tonalité de la dernière planche est d’ailleurs
très inhabituelle. Certes Tintin, Haddock et Tchang rentrent chez eux, et Milou repart avec
un souvenir du Tibet. Mais, en regardant la caravane s’éloigner, le yéti est clairement
malheureux ; il sait qu’il va retourner à son existence solitaire.
Il fut donc nécessaire d’abandonner un temps une civilisation par trop tumulteuse —
Moulinsart et tous ceux qui gravitent autour — pour aller au bout de soi-même et que
s’accomplisse ce retour en arrière salvateur. Il est heureux, finalement, que certaines
choses demeurent ce qu’elles sont, et préservent leur part de mystère, d’inexplicable :
Foudre Bénie, oracle souriant et providentiel connecté au monde des esprits qui, lorsqu’il a
une vision, s’élève spontanément au-dessus du sol, puis oublie tout ; le yéti, supposé n’être
au mieux qu’un mythe destiné à effrayer les enfants, au pire qu’un être monstrueux, alors
qu’il n’en est rien ; cette intuition bouleversante qui a convaincu Tintin que son ami
attendait qu’il lui vienne en aide — il était son seul espoir, et quels que fussent les risques,
c’était pour lui un devoir que de répondre à son appel, car l’amitié capable de vaincre les
plus hauts et les plus inaccessibles sommets était à ce prix.