Signé 'Mte / gérard' en bas à gauche
Portrait of Etienne-François Marchand and his two daughters, oil on walnut panel, signed, by M. Gérard
23.62 x 20.07 in.
Mentionné dans le cabinet parisien d’Étienne-François Marchand, au « tableau peint sur toille (sic) représentant le Cen Marchand et ses deux enfants, peint par Mlle Gérard, il n’en a été icy question que pour mémoire » dans l’inventaire après décès de son épouse Périne Renée Néron (Arch. nat., Min. cent., XVIII, 988, 12 brumaire an XI (3 novembre 1802) ;
Collection de Catherine Marchand, épouse d’Augustin Jacques Gabriel Thion ;
Puis par descendance ;
Collection particulière, Normandie
Cette image inédite, empreinte de dévotion filiale et d’orgueil paternel, compte parmi les portraits les plus délicats que Marguerite Gérard exécuta à la fin des années 1790. Après avoir savamment attendu le moment opportun pour se livrer aux jeux de la critique, elle choisit de participer pour la première fois au Salon en 1799, où elle rappela ses premières compositions, largement diffusées par la gravure au cours des années 1780 en présentant une œuvre réalisée alors en collaboration avec son beau-frère Jean-Honoré Fragonard, Le Bouquet (collection particulière), tout en exposant des œuvres au diapason de l’esthétique du moment.
Marguerite Gérard sut faire des bouleversements politiques et culturels de son époque un ressort fécond de sa création, renouvelant sans cesse son langage afin de répondre aux inflexions du goût. Elle bénéficiait alors du regain d’intérêt – de capitaux – dont jouissaient les arts sous le Directoire, attirant l’attention de mécènes influents, dont le banquier Jean-Frédéric Perrégaux, l’un de ses soutiens les plus engagés et les plus recherchés de Paris, propriétaire notamment du Concert (Grasse, musée Jean-Honoré Fragonard. Collection Hélène et Jean-François Costa) et de L’Heureux ménage (Birmingham, Birmingham Museum of Art), deux scènes de genre fort proches, dans leur esprit de cette composition.
Marguerite Gérard s’applique avec brio à inscrire ses portraits dans le présent, sondant avec finesse la vie intérieure et l’attitude de ses modèles mais aussi leur inscription dans la sphère sociale. Comme dans le Portrait d’une mère et de sa fille, exactement contemporain (Blumenfeld, 2019, p. 103, et 228-229, 136 P) qui porte au dos un cachet de cire aux armes de la famille Grimaldi, elle joue ici avec les motifs du papier peint au goût du jour en arrière-plan mais aussi le goût des modèles pour la mode.
Cette image de quiétude bourgeoise, où Étienne-François Marchand pose un regard d’une extrême délicatesse sur le duo formé par ses filles, fixe un moment précis dans l’itinéraire familial. L’aînée, sur le point de contracter mariage – dotée de 50 000 francs – avec Charles-Marie Dissez, chef de bureau au ministère des Finances, alors établi à Paris, tient une partition entre les mains. Sa cadette, plus jeune de cinq années, l’enveloppe d’un geste tendre et recueilli. La réserve de cette dernière, qui détourne les yeux du spectateur pour les fixer sur la feuille de musique, ajoute à la scène une nuance de pudeur émouvante. En faisant le choix de peindre sur panneau et non sur toile, Marguerite Gérard se livre à un exercice de virtuosité stylistique. Les carnations des deux sœurs, subtilement irisées de tons rosés et ivoiriens, laissent affleurer la lumière sous l’épiderme, conférant une vibration presque diaphane. Le modelé, d’une suavité exquise, procède par transitions imperceptibles d’ombre et de clarté, enveloppant les formes d’un sfumato tendre qui répond au propos recherché. La pose d’Étienne-François Marchand, attaché devant un ouvrage dont il a été distrait de sa lecture par l’arrivée de ses filles, rappelle volontiers le Portrait d’Henri Gérard (Grasse, villa-musée Fragonard) ou le Portrait de François-Yves Roubaud, daté de 1797 (Grasse, musée Jean-Honoré Fragonard. Collection Hélène et Jean-François Costa).
L’absence de l’épouse et mère suggère un empêchement, vraisemblablement dû à la maladie. Elle fut d’ailleurs absente lors des noces de Désirée, célébrées à Ploudaniel le 29 octobre 1800 (7 brumaire an IX). La famille y était propriétaire du manoir de Trebodennic, ancienne propriété du marquis de Poupry, émigré dont les biens furent saisis puis acquis par Étienne-François Marchand, partiellement en l’an III, puis totalement en l’an IV. Deux ans plus tard, Perine Renée Néron mourût à Vitry-sur-Seine où elle était retirée, sans doute pour sa santé, puisque le couple n’y possédait pas d’installation. L’œuvre est le seul portrait mentionné dans son inventaire après décès dressé dans l’appartement 4 rue de la Michodière – ce qui interdit ainsi de penser à l’existence d’un pendant. Le document notarié détaille la formidable réussite du fournisseur de peinture à la marine et armateur depuis le début des années 1790.
Nous remercions Madame Carole Blumenfeld pour la rédaction de cette notice. Notre tableau sera inclus dans le catalogue raisonné de l'artiste en cours de préparation par Carole Blumenfeld.