Petit in-4, maroquin janséniste Lavallière, dos à 5 nerfs, dentelle intérieure, tranches dorées (Cuzin).
Bechtel, 671/R-214 // Brunet, IV-1329 // Fairfax Murray, 241 // USTC, 79184.
(20 f.) / A8, B-D4 / 39 lignes sur 2 colonnes, car. goth. / 130 × 185 mm.
Rare plaquette d’une des dernières éditions gothiques parisiennes.
La légende de Robert le Diable remonte au XIIIe siècle, époque où le duché de Normandie fut définitivement rattaché au royaume de France. On a parfois rapproché le Robert légendaire de Robert Courte-Heuse, fils aîné de Guillaume le Conquérant, mais il faut en réalité le détacher de toute figure historique précise ; il tient pourtant quelque chose de tous ; c’est un type idéal des brigands du moyen âge, pris, comme à la meilleure source, dans les ducs issus des farouches pirates danois (…), un symbole personnifié du moyen âge, avec ses passions orageuses, ses rudes et fortes énergies, ses crimes effroyables et ses vertus sublimes (Larousse). La légende se trouva d’abord composée par les trouvères et conteurs sous la forme d’un poème lyrique avant d’être transformée en mystère théâtral puis en roman en prose, entrant dans le cycle populaire des romans de chevalerie.
Robert, victime innocente d’une faute de sa mère, naît sous une influence infernale ; à peine sorti de l’enfance, il a déjà commis d’atroces barbaries et se rend coupable, à mesure qu’il grandit, des crimes les plus odieux et les plus sanguinaires. Un jour cependant, voulant expier ses fautes, il découvre l’origine de ses penchants féroces et décide de s’y soustraire. Un ermite lui ordonne, pour pénitence, de contrefaire le fou et le muet et de recevoir coups et insultes sans jamais rendre la pareille, ainsi que de partager avec les chiens les restes qui leur sont jetés. Cette expiation dure sept années au bout desquelles, les Turcs ravageant les environs de Rome, Robert les met par trois fois en déroute sous l’armure blanche céleste qu’un ange lui a remise, sans jamais qu’il se fasse connaître des autres chevaliers, ni de l’Empereur. Seule la fille de ce dernier, elle-même muette, connaît la vérité car elle a assisté à l’entrevue avec l’ange et c’est grâce à l’intervention divine qui lui rend la parole qu’elle peut dévoiler l’identité du mystérieux chevalier. Robert confirme ses paroles mais, ne voulant plus s’exposer au risque de perdre son âme, il se retire avec l’ermite dans la forêt. Après quelque temps, l’ermite signifie à Robert que sa pénitence est accomplie. On connaît au moins deux versions de la fin de cette épopée. Dans la première, Robert reste avec l’ermite et meurt en odeur de sainteté. Dans la seconde, Robert, sous le commandement de Dieu, retourne à Rome pour épouser la fille de l’Empereur. Il se bat alors contre le traître sénéchal qui s’était rebellé contre l’Empereur, le tue, le fait écorcher puis retourne dans sa Normandie où il finit sa vie auprès de sa femme, saintement, en faisant le bien autour de lui tout en aidant parfois l’empereur Charlemagne dans sa lutte contre les Sarrazins.
Ce roman fut publié pour la première fois à Lyon en 1496 chez Mareschal et Chaussard. Il connut un grand succès et l’on compte sept autres éditions parues à Paris, Lyon et Rouen jusque vers 1560, avant l’édition que nous présentons, non datée, donnée par Nicolas Bonfons. Bechtel suppose que cette publication suit de peu le commencement d’activité de cet éditeur en 1572, car il utilise, au verso du dernier feuillet, la marque de son père Jean Bonfons (Renouard, n° 60). Dans son Répertoire, Renouard précise d’ailleurs que les Bonfons avaient dû faire fortune avec leurs éditions populaires pour lesquelles ils conservèrent si tard le caractère gothique.
Un grand bois sur le titre représentant Robert le Diable au gourdin et trois de ses victimes devant un château. Nombreuses grandes lettrines blanches au trait ornées.
Bien que tardive, cette édition gothique est très rare. L’USTC ne cite que cet exemplaire qui a appartenu à Fairfax Murray. Bechtel mentionne deux autres exemplaires, celui passé chez La Roche Lacarelle et l’exemplaire Essling-Double-Yemeniz, qui n’en forment en réalité qu’un seul car ils sont tous deux décrits comme reliés en maroquin violet de Koehler, à grands témoins. Cela porte donc à deux le nombre d’exemplaires connus.
Petite décoloration à la reliure.
Provenance :
Eugène Marigues de Champ Repus (ex-libris, 24-25 janvier 1893, n° 190) et Fairfax Murray (étiquette, n° 241).