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Jean-François MILLET 1814-1875
Barque de pêche – circa 1870-1871
Estimation :
500 000 - 800  000 €

Description complète

Barque de pêche – circa 1870-1871
Huile sur toile

Signée en bas à gauche "J.F. Millet"


32.5 cm x 40.5 cm
Provenance :

Atelier de l’artiste

Sa vente après-décès, Paris, Hôtel Drouot, Me Pillet, 10-11 mai 1875, lot 39 (6.300 frs), son cachet de cire rouge sur le châssis au verso

Collection James Duncan (1834-1905), Londres

Collection Victor Desfossés (1835-1899), Paris

Sa vente, Paris, Mes Chevallier et Duchesne, 26 avril 1899, lot 43 (39.000 frs)

Acquis lors de cette vente par Ernest Cognacq (1839-1928), Paris

Collection Gabriel Cognacq (1880-1951), son neveu, Paris

Sa vente, Paris, Hôtel Drouot, Mes Bellier, Ader et Thullier, 14 novembre 1952, lot 31 (940.000 frs)

Collection particulière 

Puis par descendance

Vente Paris, Artcurial, 19 novembre 2020, lot 138

Acquis lors de cette vente par l'actuel propriétaire

Collection Louis Grandchamp des Raux

Expositions :

Paris, École des Beaux-Arts, J.-F. Millet, 1887, n°42, p. 51 (hauteur erronée)

Paris, Chambre syndicale de la Curiosité, L'Art français au service de la science française, avril - mai 1923, n° 202

Paris, La Samaritaine de luxe, automne 1926

Paris, Palais national des Arts, Chefs-d'oeuvre de l'art français, Paris, juin - octobre 1937, n° 369 (selon une étiquette au dos)

Venise, Venise, XXIe Exposition biennale des Beaux-Arts, Mostra Internazionale del Paesaggio del Secolo XIX - Francia, 1938, n° 357, p. 88 (selon une étiquette au dos) 

Bibliographie :

A. Piedagnel, J.-F. Millet, Souvenirs de Barbizon, Paris, 1888, mentionné p. 71

Le Figaro illustré, n° 109, avril 1899, reproduit

C. Gronkowski, "Quelques souvenirs sur M. Cognacq", in La Revue hebdomadaire, Paris, mars 1928, p. 120

Connaissance des arts, n° 10, 15 décembre 1952, reproduit p. 35

P. Cabanne, "Les Cognacq", in Jardin des arts, n° 179, octobre 1969, reproduit p. 80 (photographie de la chambre de Gabriel Cognacq)

B. Couilleaux, "La collection Cognacq, entre legs et dispersion", in Choisir Paris : les grandes donations aux musées de la Ville de Paris, Paris, INHA, 2015, mentionné p. 50

D. Rykner, "De Ribera à Millet, le marché de l’art (re)confiné", in La Tribune de l’art, 17 novembre 2020, fig. 7

Commentaire :

Oil on canvas, signed lower left; 12 3/4 x 16 in.


A la fin de sa vie, en août 1870, Jean-François Millet quitte Barbizon, près de Paris, et retourne dans sa Normandie natale. Il se rend avec sa famille dans le hameau de Gruchy, à Gréville-Hague, dans la Manche, où il a grandi, pour fuir la guerre franco-prussienne et y demeure jusqu’en novembre 1871. En effet à l'automne 1870, la France de Napoléon III capitule face à l'armée prussienne qui vient mettre le siège devant Paris. Tournant la page du Second Empire et de ses fastes, nombreux sont ceux qui délaissent les rives de la Seine pour rejoindre des cieux plus cléments. Dans sa correspondance, notamment avec son ami Alfred Sensier (1815-1877), qui rédige la biographie et le catalogue de l’artiste, il évoque les difficultés de cet exil et l’angoisse de la guerre. S’il peine à « faire seulement un trait de crayon dehors »1, il parvient cependant à réaliser des paysages côtiers et des marines, un genre qui connaît alors une importance croissante dans son œuvre. Ce séjour se révèle paradoxalement fécond puisqu’il y renforce ses liens avec le marchand Paul Durand-Ruel, réfugié à Londres, qui lui apporte un soutien matériel et présente, en 1871, lors de la première exposition de la Society of French Artists, Les Falaises de Gruchy (1870, Boston, Museum of Fine Arts, n° 17.1529). Le marchand recevra ainsi plusieurs marines exécutées par Millet durant son exil forcé, dont les eaux formées par les traits de pinceaux juxtaposés et parfaitement lisibles, passant du bleu profond au turquoise ou du vert pâle au violet lavande, témoignent d'une réelle modernité qui ne devait pas laisser indifférent le jeune Claude Monet.

Rochers moussus, herbes couchées par le vent, ciels nuageux peuplés de mouettes, vagues couronnées d'écumes, reflets du soleil faisant miroiter l'eau, frêles embarcations bercées ou malmenées par les flots, le pinceau de Millet navigue le long de la côte de Cherbourg à Gruchy et parvient à rendre sur la toile l'atmosphère si particulière de ce littoral, mettant toute sa sensibilité de peintre du dehors au service de la lumière. Notre toile représente une frêle embarcation bercée par une mer calme dont les vaguelettes se parent de reflets presque argentés sous la lumière de la fin du jour. La petite voile légèrement renflée inspire l'apaisement, tout comme le marin sagement assis à l'arrière, tenant sans doute le gouvernail. Les ciels changeants de Normandie offrent à Millet le cadre idéal pour traduire les inquiétudes et incertitudes de son temps. De sombres et lourds nuages peuplent les cieux, transpercés en leur centre par les rayons du soleil qui viennent baigner la surface des flots créant une impression presque surnaturelle d'accalmie et de douceur après la tempête, une lueur d’espoir dans un contexte politique tourmenté. Cette œuvre, précédée d’une esquisse préparatoire, compte parmi les rares peintures de l’artiste où la mer occupe une place centrale2. Comme dans son autre marine, Barque en pêche (1871, Boston, Museum of Fine Arts, n° 17.1530), Millet déploie une palette nuancée de verts, bleus et bleus-verts, ponctués de rehauts de blanc. Il atteint sa recherche « de l’essentiel »3 par le dessin, le traitement des ombres et de la lumière. Dans ses derniers paysages et marines, peints sur les lieux de son enfance, il trouve enfin cette vérité simple : celle de l’immensité, de la solitude et du recueillement.

Il n'est pas toujours possible de retracer la destinée d'une œuvre de sa création à nos jours, mais le trajet de ces deux pêcheurs sur leur barque est particulièrement bien documenté. Accrochée sur les plus illustres cimaises, La Barque de pêche de Jean-François Millet a côtoyé des chefs-d’œuvre intemporels. Ses propriétaires successifs - James Duncan, Victor Desfossés, puis Ernest et Gabriel Cognacq - partageaient un goût éclectique, mêlant peinture et arts décoratifs, avec une prédilection pour les artistes français du tournant du XXᵉ siècle, pionniers de la modernité. Présentée dans la vente après-décès de Millet à l'hôtel Drouot en mai 1875, la toile entra dans la collection londonienne de James Duncan, où figurait également La Mort de Sardanapale de Delacroix (Paris, musée du Louvre). Elle passa ensuite entre les mains du financier Victor Desfossés, qui l’exposa dans son hôtel particulier de la rue de Galilée, avant d’être mise en vente le 26 avril 1899, aux côtés de L’Atelier du peintre de Courbet (Paris, musée d'Orsay) mais aussi La Seine à Asnières de Claude Monet (Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage), La Toilette de Jean-Baptiste Corot, L’Hercule de foire d’Honoré Daumier (Washington, The Philipps Collection), et bien d'autres importants jalons du XIXe siècle, de Delacroix à Pissarro. 

C’est lors de cette vacation qu’Ernest Cognacq, fondateur de La Samaritaine, l’acquit sur les conseils du jeune Camille Gronkowski, futur conservateur du Petit Palais4. Le commerce florissant du fondateur de la Samaritaine l'autorisait à débuter une ambitieuse collection avec son épouse Marie-Louise Jay, qu'ils étofferont et lègueront pour partie à la ville de Paris à la mort d'Ernest Cognacq en 1928. Boucher, Tiepolo, Chardin, Greuze… les chefs-d'œuvre du XVIIIe siècle que le visiteur peut aujourd'hui admirer dans l'hôtel de la rue Elzévir qui abrite le musée Cognacq-Jay auraient tendance à nous faire oublier que cette importante collection débuta initialement par des acquisitions d'œuvres d'artistes modernes, pour ne se consacrer aux Lumières qu'à partir de 1900 environ. Ernest et Marie-Louise Cognacq ont également à cœur de partager leur collection et organisent dans les espaces de la Samaritaine de Luxe quatre expositions entre 1925 et 1927. La Barque de pêche y fut ainsi présentée à l'automne 1926, comme en témoigne une photographie ancienne.

Après le décès d'Ernest Cognacq, la direction de la Samaritaine et la collection d'œuvres modernes revinrent à son petit-neveu, Gabriel Cognacq, qui continua à enrichir cette dernière de pièces maîtresses de Manet, Van Gogh, Renoir, Cézanne, Degas..., mais aussi d'estampes anciennes et de livres rares. Une photographie de sa chambre de la rue Bugeaud nous fait découvrir les merveilles qui peuplaient son intimité, la petite voile de notre Barque de Millet s'y distingue à nouveau.

 

1.Etienne Moreau-Nélaton, Millet raconté par lui-même, Paris, H. Laurens, 1921, t. III, p. 58.

2.Cette esquisse fut vendue dans nos salles: Jean-François Millet, Étude pour la « Barque de pêche », 1871, huile sur carton, H. 16 ; L. 21,50 cm, localisation inconnue (ancienne collection Étienne Moreau-Nélaton ; vente Paris, Artcurial, le 27 mars 2019, lot n° 378).

3.Selon Paul Mantz, « Jean-François Millet », dans Le Temps, 2 mars 1875.

4.Camille Gronkowski, « Quelques souvenirs sur M. Cognacq », dans La Revue hebdomadaire, Paris, mars 1928, p. 120

 

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