Atelier de l’artiste
Collection de France Ranson (1866-1952), veuve de l'artiste, France (par succession)
Collection particulière, France (par descendance)
Collection Samuel Josefowitz (1921-2015), Pully (probablement acquis dans les années 1960)
Collection de sa fille Nina Myran-Josefowitz (en 1999)
Vente Paris, Christie’s, Collection Sam Josefowitz, 20 octobre 2023, lot 105
Acquis lors de cette vente par l'actuel propriétaire
Collection Louis Grandchamp des Raux
Paris, Pavillon de la Ville de Paris, Société des Artistes Indépendants, 8ème exposition, mars-avril 1892, n°972, p.59
Minneapolis, The Minneapolis Institute of Arts, The Nabis and their Circle, novembre-décembre 1962, p.144
Saint-Germain-en-Laye, Musée Départemental Maurice Denis « Le Prieuré », Paul Élie Ranson, Du Symbolisme à l’Art Nouveau, octobre 1997-janvier 1998, n°14, reproduit en couleur p.63
Toronto, dépôt à The Art Gallery of Ontario, septembre 1990-juillet 2003
Saint-Germain-en-Laye, Musée Maurice Denis, Pont-Aven, Musée de Pont-Aven, Paul Ranson, Fantasmes & Sortilèges, octobre 2009-janvier 2010, n°54, reproduit en couleur p.92
Barcelone, Fundacio Catalunya La Pedrera, Les Nabis de Bonnard à Vuillard, mars-juin 2026, p.237, reproduit en couleur p.192
Varsovie, Royal Łazienki Museum, The Nabis – Prophets of a New Art, juillet-septembre 2026
C. Boyle-Turner, Les Nabis, Édita SA, Lausanne, 1993, p.34, reproduit en couleur p.35 (titré Suzanne et les Anciens)
B. Ranson Bitker, G. Genty, Paul Ranson 1861-1909, Catalogue raisonné, Japonisme, Symbolisme, Art Nouveau, Somogy, Éditions d’Art, Paris, 1999, n°54, reproduit en couleur p.104
Paul Ranson 1861-1909, catalogue d'exposition, Musée de Valence, juin-octobre 2004, Somogy Editions d'Art, Paris, n°35, reproduit p.42
Encaustic on canvas; signed lower right; signed again and dated on the reverse; 25 5/8 x 21 1/8 in.
En mars 1892, Paul-Élie Ranson expose huit œuvres majeures lors de la VIIIe Exposition des Artistes indépendants.
Aux côtés de L’Initiation à la musique (1889) et Le Nabi (1890) figurent les toiles réalisées en 1891 : notre tableau, présenté sous le titre de Schouchana (janvier), Kentron ou L’Aiguillon de la chair (avril), Lustral (mai) (fig. 3), La Sibylle ou L’Égyptienne (juin), Rochers en Eskual Heria (novembre).
Cette année-là, les thèmes abordés par Ranson sont successivement ceux du voyeurisme (Schouchana), de la sensualité (Chambre bleue (fig. 4) et Lustral), du fantasme et de l’érotisme (Kentron ou l’Aiguillon de la chair), de la purification (Baigneuse et Lustral), du questionnement de l’existence et de l’ésotérisme (Horoscope et Sibylle).
L’année 1891 est une période d’intense activité pour Ranson qui poursuit ses recherches de simplification des formes. Schouchana est le premier tableau de cette série, daté au verso du mois de janvier. Les œuvres exécutées cette année-là forment une certaine unité autour du thème du corps féminin, représenté dans un savant mélange d’érotisme et de retenue. Ces compositions se caractérisent par un graphisme assuré et épuré, des aplats de couleurs vives, un coloris dominé par le bleu et le vert pour les fonds et un ton orangé pour les figures féminines dénudées. Ranson reprend tout au long de l’année 1891 le canon élaboré pour Schouchana, celui d’une femme aux cheveux noirs, à la chair orangée traitée en aplat, dont les contours sont cernés d’un trait noir.
Dans le livret de l’exposition de 1892, le tableau est intitulé « Schouchana », un mot hébreu – tout comme celui de « nabi » – gravé sur le fronton de la fontaine, à droite de la composition.
C’est le seul tableau religieux présenté à cette occasion et l’un des premiers exemples d’iconographie traditionnelle chez Ranson. L’épisode, relaté dans le Livre de Daniel (chapitre XIII), raconte l’histoire de la chaste Suzanne, convoitée par deux vieillards qui l’observent à son insu prendre son bain dans son jardin à Babylone. Ayant repoussé leurs avances, elle est accusée à tort d’adultère et condamnée à mort. Le jeune prophète Daniel rétablit la vérité et prouve son innocence.
Le sujet de Suzanne et les vieillards, traité à de nombreuses reprises dans la peinture occidentale depuis la Renaissance, mêle chez Ranson des références classiques à ses recherches esthétiques influencées par le japonisme et l’art de Gauguin.
Le canon de Schouchana n’est pas étranger à celui des Vénus antiques et peut évoquer celui de La Source d’Ingres (Paris, musée d’Orsay) (fig. 1) ; il convient également de rappeler ce que Ranson doit à la Suzanne au bain du Tintoret (Paris, musée du Louvre) (fig. 2).
La composition est centrée autour de la figure dénudée de Suzanne qui s’apprête à entrer dans son bain, tenant ses longs cheveux.
La jeune femme évolue dans un jardin, protégée d’un claustra qui délimite l’espace. Ce champ clos constitue une barrière à la fois spatiale et symbolique, mettant à distance les vieillards-voyeurs et soulignant l’opposition entre désir et chasteté. Ranson traite sa composition en aplats de couleurs vives, la figure orange de Suzanne est cernée de noir dont les ondulations du corps sont légèrement marquées au trait, comme une réserve symbole de pudeur. La couleur orangée de sa chair fait écho à celle des visages des deux hommes, un ton chaud contrastant avec les tonalités froides de l’arrière-plan.
Ce traitement nouveau au graphisme épuré doit être associé à l’intérêt de Ranson pour la vogue du japonisme. Lors de l’exposition d’estampes japonaises organisée par l’École des Beaux-Arts de Paris au cours de l’été 1890, il découvre les compositions en arabesques et en aplats d’Hokusaï ou d’Utamaro dans la revue Le Japon artistique
(1888-1891). Cette recherche esthétique lui vaut le surnom de « Nabi plus japonard que le Nabi japonard »1. Le motif de la plante aux larges feuilles, représentée aux côtés de Suzanne, pourrait évoquer un philodendron ou un aralia du Japon observé dans les serres du Jardin des Plantes ou lors de l’Exposition Universelle de 1889. Outre le japonisme, l’influence de Gauguin transparaît à travers le fractionnement de l’espace en différentes plages de couleurs, comme dans sa Vision après le sermon (1888) présentée à l’Exposition Universelle. Ranson applique ces idées synthétiques dans sa manière de simplifier les sujets, d’aplanir les formes et de restreindre les couleurs de sa palette à une combinaison audacieuse. Les recherches esthétiques du peintre vers plus de pureté et de synthèse le conduisent à créer une « forme d’art toute spéciale, et objective autant que décorative »2, qui trouve pleinement son expression dans Schouchana.
1. Ce surnom est donné par ses amis, le Nabi japonard étant Pierre Bonnard.
2. Thiébaut-Sisson, préface du catalogue la vente après-décès de Paul-Élie Ranson, 7 juin 1909, p. 4.
Fig. 1 : Jean-Auguste-Dominique Ingres, La Source, 1856, huile sur toile, Musée d’Orsay, Paris
Fig. 2 : Le Tintoret, Suzanne au bain, 1550, huile sur toile, Musée du Louvre, Paris
Fig. 3 : Paul-Élie Ranson, Lustral, 1891, Tempera sur toile, Musée d’Orsay, Paris
Fig. 4 : Paul-Élie Ranson, La Chambre bleue, 1900, huile sur toile