Signée du monogramme et datée en bas à droite "M/A/V/D 94"
Galerie Vollard, acquis auprès de l’artiste dans un lot de 31 œuvres, février 1899 (1.500 frs l'ensemble ; CDV 230 ; livre de stock A : n° 4034, puis livre de stock B : n° 3708)
Collection Madeleine de Galéa (1874-1956), née Moreau, par héritage
Collection Robert de Galéa (1894-1961), son fils, Paris
Collection Christian de Galéa (1917-2016), son fils
Collection particulière (acquis à la fin des années 1960)
Galerie Wildenstein, New York
Grosvenor Gallery, Londres
Collection particulière, France (2022)
Galerie Ary Jan, Paris
Acquis auprès de cette dernière par l'actuel propriétaire le 1er décembre 2023
Collection Louis Grandchamp des Raux
Paris, Galeries de La Plume, Septième exposition du Salon des Cent, Paris, décembre 1894, n°99
Paris, Galerie Beaux-Arts, Maurice Denis, avril-mai 1963, n°19
Albi, Musée Toulouse-Lautrec, Maurice Denis, juin-septembre 1963, n°32 p.26
Barcelone, Fundacio Catalunya La Pedrera, Les Nabis de Bonnard à Vuillard, mars-juin 2026, p.236, reproduit en couleur p.185
Cette œuvre sera incluse au catalogue raisonné des œuvres de Maurice Denis actuellement en préparation par Mesdames Claire Denis et Fabienne Stahl, sous le numéro n°894.0057.
Une attestation d'inclusion numérique de Mesdames Claire Denis et Fabienne Stahl sera remise à l'acquéreur.
Oil on canvas; signed with the monogram and dated lower right; 22 1/2 x 14 3/8 in.
C’est à la suite d’un voyage à Loctudy, dans le Finistère, où il séjourne avec son épouse au cours de l’été 1894, que Maurice Denis peint ce tableau. Cette immersion bretonne se révèle particulièrement féconde : elle nourrit l’inspiration de plusieurs autres œuvres, parmi lesquelles Les Feux de la Saint-Jean à Loctudy (Musée de Pont-Aven) (fig. 1), évoquant une tradition locale, ou La Digue rouge à Loctudy (fig. 2), toutes deux exécutées au cours de cette période. L’artiste reviendra ultérieurement à Loctudy avec sa famille en 1901. Lors de ce premier séjour, Denis se rend également sur l’île Chevalier, située dans l’estuaire de la rivière de Pont-l’Abbé. Les vestiges d’un manoir médiéval, connu sous le nom de « château Gradlon », retiennent alors son attention et lui suggèrent le motif du cheval, qu’il réutilise la même année dans un projet de vitrail conçu à l’occasion d’une commande passée par le marchand Siegfried Bing.
À l’arrière-plan, une digue édifiée au XIXe siècle relie l’île au rivage.
La pointe de celle-ci embrase la partie méridionale de l’estuaire, où glissent des embarcations. Près de l’eau, trois silhouettes lointaines, vêtues de blanc et figurées tour à tour debout, assises puis allongées, peuvent être interprétées comme des baigneurs ou des baigneuses, un motif récurrent dans l’œuvre de Denis.
En revanche, les chevaux blancs et les deux personnages du premier plan, arborant des coiffes et vêtus de longues robes brunes, instaurent une atmosphère d’inspiration médiévale. Cette impression est renforcée par la présence d’un phylactère au-dessus de leurs têtes ainsi que par le terme de « chevalier », qui, bien qu’il désigne le nom de l’île, convoque un imaginaire ancien. À l’instar de Sancta Martha (lot 28) peint l’année précédente, Denis inscrit le titre de l’œuvre dans un cartouche flottant, lui conférant une dimension à la fois sacrée et médiévale assumée.
L’ensemble peut être compris comme un jeu symboliste fondé sur l’opposition de deux registres. À distance apparaissent les signes de la modernité et de la civilisation – la digue, les bateaux, les baigneurs, peut-être une barque aux teintes bleues et rouges – tandis qu’au centre de l’île, au sein des bois, subsistent des réminiscences d’un monde plus ancien, empreint de mystère, suggérées notamment par d’étranges marques visibles à la base des troncs.
L’artiste place sa scène au cœur d’un bois de pins majestueux qui couvre l’île. Ces imposants arbres aux troncs rouges structurent la composition sans en rompre l’unité, conférant au paysage une atmosphère onirique. Cette scansion des arbres se retrouve dans d’autres œuvres du peintre, comme Les Hêtres de Kerduel ou Les Arbres verts (1893, collection particulière) (fig. 3), réalisés l’année précédente.
Passionné par la nature, et plus particulièrement par les arbres, Denis en fait des protagonistes récurrents de son œuvre.
Ils occupent ici le premier rôle, dominant les figures humaines, dont l’agitation paraît anecdotique au regard de leur présence hiératique. Leur cadrage est singulier : les troncs, massifs et centrés, occupent la majeure partie de l’espace, tandis que les racines sont absentes et que le feuillage relégué à la partie supérieure de la composition est anecdotique.
Véritables médiateurs entre ciel et terre, ils créent une architecture de type « cathédrale », qui organise l’espace et confère profondeur et structure en l’absence de perspective linéaire. Maurice Denis se souvient de l’enseignement de Gauguin à Sérusier, qu’il avait lui-même consigné – « Comment voyez-vous ces arbres ? – Ils sont jaunes. – Eh bien, mettez du jaune » (fig. 4).
Fidèle à cette leçon, ses arbres sont colorés, comme dans Les Arbres verts (1893), Le Christ à l’arbre bleu (1913) et La Forêt aux arbres blancs (1900). Dans notre œuvre, les arbres sont marbrés de rouge et ne portent aucune trace du temps qui passe ; leur caractère intemporel, propre au légendaire, accentue le mystère « médiéval » qui plane dans cette œuvre.
Fig. 1 : Maurice Denis, Les feux de la Saint-Jean à Loctudy, 1894, huile sur toile, Pont-Aven, Musée de Pont-Aven
Fig. 2 : Maurice Denis, La Digue rouge à Loctudy, 1893, huile sur toile
Fig. 3 : Maurice Denis, Les Arbres verts, 1893, huile sur toile, Musée d’Orsay, Paris
Fig. 4 : Paul Gauguin, Les arbres bleus (Vous y passerez, la belle), 1888, huile sur toile, Ordrupgaard, Charlottenlund