Très intéressant document donnant une description détaillée des types de chars utilisés par l’armée française.
« II y a six semaines que j’ai l’honneur d'être à la tête de mon Régiment, et, malgré les occupations et obligations qui en résultent pour moi, je garde aussi vives que jamais la respectueuse admiration que je vous porte, et la résolution de vous servir en toute occasion que vous m’offrirez.
Mon régiment est doté de chars modernes de deux types :
R 35 (Renault 1935), qui est un char léger d’une douzaine de tonnes, fortement blindé (40 mm d’acier coulé) pour son faible tonnage, armé d’un canon de 37 et d’une mitrailleuse, et susceptible d'être commandé par radiophonie. Son défaut, (la perfection n’est pas de ce monde), c'est qu’il n’a qu’une capacité de franchissement réduite qui lui fait perdre une partie de sa vitesse en terrain difficile.
D 2 (fabriqué également chez Renault), char “moyen” de 20 tonnes, 40 mm de blindage (acier laminé, c’est-à-dire très résistant), armé d'un canon de 47 et de deux mitrailleuses, ayant un bon franchissement et, par suite, une bonne vitesse en tous terrains, monté par trois hommes et commandé par radiotélégraphie.
Ayant à employer moi-même directement ce matériel et le personnel qui le sert, et me trouvant dans une garnison où les occasions de manœuvres sont continuelles et où la qualité du commandement aussi bien que la quantité des troupes favorisent les expériences, il m’est donné d'étudier par en bas, tout justement les problèmes que nous avons, chez vous, Monsieur le Ministre, souvent considérés d’en haut. De ce point de vue très différent, j’en arrive exactement aux mêmes conclusions auxquelles nous avions abouti.
Nous disions, en nous plaçant sur le plan le plus élevé : il faut à la politique française un instrument militaire capable de frapper, et de frapper au besoin sans délai. Pour que cet instrument ait la puissance, la vitesse et la permanence nécessaires, recourons à la mécanique et à la maistrance ; autrement dit : créons un Corps cuirassé ; à base de chars, d'infanterie et d'artillerie mécanisées, et servi, pour l’essentiel, par des spécialistes.
Voyant les choses par en bas, je constate aujourd’hui ceci : Le char moderne est un fait énorme. Il faut le voir évoluer, tirer, écraser, parmi les gens à pied, à cheval ou en voiture, pour comprendre que son apparition est une révolution dans la forme et l’art de la guerre. Toute la tactique, toute la stratégie, tout l'armement, tournent dès maintenant autour de lui. Déjà, dans la troupe, on ne conçoit plus d’attaque sans chars, ni de défense qui ne s’oppose d’abord aux chars. À moins d’accepter, vis-à-vis de l'ennemi éventuel, une infériorité matérielle et morale décisive, nous devons donc avoir des chars. (De fait, nous en construisons.) Mais ces chars nouveaux, il faut les organiser de manière à les employer par concentration, ainsi que le recommandent le bon sens, l’expérience et jusqu’aux règlements. Faisons donc des grandes unités cuirassées, auxquelles nous donnerons, avec des chars, une infanterie, une artillerie, des transmissions, outillées pour les suivre et combattre avec eux. Comme, enfin, tout ce matériel coûte très cher et que son rendement varie dans de vastes proportions suivant la qualité des équipages, donnons-lui pour le servir une très solide et très ample armature de spécialistes professionnels, ainsi que font, pour les mêmes raisons, la Marine et l’Aviation.
Je puis vous assurer, Monsieur le Ministre, que ces idées ont fait, dans les rangs de l’Armée, d'immenses progrès. Il suffirait à présent qu'un Ministre, digne de ce nom, exprimât sa volonté pour que les ultimes résistances des amours-propres blessés, des circonspections alarmées, des jalousies entre personnes et aussi entre armes différentes, cessent de freiner la réforme nécessaire. Ce jour-là, tout le monde serait, de bonne foi, convaincu qu'il n’y avait pas autre chose à faire. »
Traces de trombone et légères piqûres.
L. N. C., vol. 1, p. 837-838.