(Quelques rousseurs)
General Bonaparte at the Bridge of Arcole on 15 November 1796, black pencil, stump and white highlights, by A.-J. Gros called Baron Gros
8.66 x 6.30 in.
Probablement offert par Antoine-Jean Gros au peintre Vincenzo Camuccini ;
Collection du peintre Vincenzo Camuccini (1771-1844) ;
Puis par descendance à son arrière-arrière-petit-fils ;
Collection particulière, Rome
Corrado Maltese, "Un ritratto di Bonaparte e un disegno di Antoine Gros", Bollettino d'Arte, 1959, p. 232, repr. fig. 2
Œuvres en rapport :
Antoine-Jean Gros, baron Gros, Bonaparte au pont d'Arcole, esquisse, huile sur toile, vers 1796, musée du Louvre, n° RF 361 (fig. 1)
Antoine-Jean Gros, baron Gros, Bonaparte au pont d'Arcole, 1796, exposé au Salon de 1801, musée du Château de Versailles, inv. RF 271
Giuseppe Longhi d'après Antoine-Jean gros, Bonaparte à Arcole, 1798, gravure en noir
Anonyme d'après Antoine-Jean Gros, Bonaparte à Arcole, dessin, ancienne collection Castaine (voir Corrado Maltese, op. cit. supra, p. 236, fig. 9)
La réapparition de ce dessin inédit rend à Gros ce qui lui revient : l’invention du Romantisme dans l’art du portrait français. Quelques traits de crayon rageurs suffisent à mettre en place le portrait le plus célèbre de Napoléon Bonaparte. Jeunesse, intrépidité, mouvement : les artefacts du héros sont suggérés en un jaillissement d’accents synthétiques. Jamais l’instinct d’un artiste ne fut plus près du génial général impétueux. « Son écriture rapide, impulsive mais synthétique, exprime une sensibilité ardente », disait Gérard Auguier dans sa préface à la vente Delestre (Artcurial, le 22 mars 2017), rappelant le jugement d'Elie Faure, qui résume ainsi la production de Gros : « le passage angoissé de l’immobilité de David au tumulte de Delacroix ».
Le 27 mars 1796, Bonaparte prend le commandement de l’armée d’Italie, armée de campagne de l’armée française utilisée pour des opérations en Italie, et lance une offensive contre le royaume de Sardaigne et ses alliés autrichiens. Le 7 décembre 1796 (17 Frimaire), Bonaparte concède quelques minutes de pose à Jean-Antoine Gros dans un palais de Milan. Le général venait de vivre, trois semaines auparavant, le célèbre épisode du pont d’Arcole. Retraçons les grandes lignes de cet évènement crucial de la campagne d’Italie qui scelle la future légende de Napoléon, présenté comme une réincarnation d’Alexandre le Grand.
Après avoir vaincu les Piémontais et les Autrichiens, l’armée d’Italie s’avance en Lombardie et assiège Mantoue. L’Autriche envoie deux nouvelles armées aux ordres de Davidovitch et d’Alvinczy pour empêcher la prise de la ville. Bonaparte, replié à Vérone, décide de porter son effort contre Alvinczy en coupant ses arrières. Il confie au général Vaubois le soin de contenir Davidovitch et laisse 9 000 hommes contre l’Autrichien Dagobert von Würmser enfermé dans Mantoue. Sortant de Vérone, Bonaparte lance son attaque le 15 novembre, soit le 25 Brumaire. Augereau passe l’Adige à Ronco mais est arrêté par un feu violent protégeant le passage crucial du pont d’Arcole. Brandissant un drapeau, il s’élance pour franchir le pont mais doit reculer face au feu de l’ennemi. Les soldats refluent dans la panique. Bonaparte, n’écoutant que son courage, récupère un étendard et s’élance à la tête des grenadiers pour forcer le barrage adverse. Sur la gauche, Masséna est parvenu à passer et à rallier l’armée, tandis qu’à droite le général Guieu est parvenu jusqu’à Arcole. Inquiet cependant, Bonaparte replie ses hommes sur Ronco et va désormais s’appliquer à user les Autrichiens jusqu’au moment qu’il jugera favorable pour l’attaque générale. Le 16, la manœuvre se répète et Augereau échoue à nouveau devant le pont, tandis que Masséna avance à gauche et parvient à repousser l’aile droite autrichienne. Dans la nuit du 16 au 17, Bonaparte fait établir un pont par le génie d’Andreossi en avant d’Arcole, d’où Augereau pourra prendre le village de flanc, tandis que Masséna attaquera de front. Tout se passe comme prévu, et Masséna parvient à s’emparer du pont d’Arcole. Alvinczy, qui a perdu 10 000 hommes se replie, au moment où Vaubois est battu par Davidovitch. Bonaparte, encore crotté, les tympans sonnés, rentre à Milan retrouver Joséphine dont il est fou amoureux.
Avant de repartir au front, il accepte de consacrer quelques minutes à ce peintre qui lui ressemble tant physiquement. Hâve, presque famélique, jeune, de la même génération, le cheveu long comme lui, comme lui avide de gloire.
En pleine Terreur, Gros, élève de David depuis 1785, obtient en 1793 de son maître un laisser-passer pour l’Italie. Il veut se rendre à Rome mais les aléas politiques le retiennent à Gênes, ville neutre pour les Français. Il y vit dans une grande pauvreté donnant occasionnellement des cours de dessin pour gagner sa vie. Il obtient des commandes de portraits grâce à Faitpoult, envoyé de France à Gênes, et à son épouse. C'est par leur intermédiaire que l'espoir finit par survenir, avec une première commande pour une « figure de la République ». Quand Joséphine cède aux suppliques de Bonaparte pour le rejoindre en Italie (ils se sont mariés en mars 1796), elle fait halte à Gênes, où elle est reçue par les Faitpoult. Gros précise alors : « Comme j'allais assez souvent chez le citoyen Faitpoult, envoyé de la République française à Gênes, et qu'il avait quelque estime et amitié pour moi, je me recommandai à lui et à son épouse pour me présenter à la citoyenne Bonaparte à son arrivée, dans la seule espérance de parvenir à faire le portrait du général, dont la gloire et les détails que l'on me donnait de sa physionomie ne faisaient qu'irriter ce désir » (voir Jean-Baptiste Delestre, Gros, sa vie et ses ouvrages, Paris, 1867, p. 33).
Gros montre à Joséphine deux tableaux pour attester de ses capacités : un portrait de famille et le portrait d’un homme « à la physionomie sévère, tel qu’il avait imaginé Bonaparte ». Joséphine en fut frappée et emmena le jeune artiste avec elle à Milan.
Une fois arrivée sur place, elle présente Gros au grand homme. Gros nous rapporte les paroles échangées alors. « J’ai un grand sujet à traiter ou du moins c’est mon ardent désir, [commence l’artiste.] Comment ? [s’interroge le général.] Votre portrait. Il fit une inclination de tête légèrement et modestement. Je fus retenu à dîner. » Gros est invité à loger au palais Serbelloni où le couple réside. L’unique séance de pose du général pressé est racontée par Gros dans une lettre adressée à sa mère le 17 frimaire 1796 : « Je viens de commencer le portrait du général ; mais l'on ne peut même donner le nom de séance au peu de temps qu'il me donne. Je ne puis avoir le temps de choisir mes couleurs ; il faut que je me résigne à ne peindre que le caractère de sa physionomie, et après cela, de mon mieux, à y donner la tournure d'un portrait. Mais on me fait avoir courage, étant déjà satisfait du petit peu qu'il y a sur la toile. Je suis bien inquiet de voir la tête à peu près faite. » (Jean-Baptiste Delestre, opus cité supra, p.34).
Notre dessin, dont la hâte d’exécution se perçoit dans la vigueur des accents, a peut-être été exécuté ce jour-là. La mise en place du tableau tient du génie. On y décèle le précepte général que Gros enseignera plus tard à ses nombreux élèves : « Il faut procéder par ensemble ; ensemble de mouvement, de longueurs, de lumière et d'ombre, ensemble d'effet. Vous ne devez, disait-il, vous occuper d'une portion sans regarder le tout. Faites-vous la tête ? regardez les pieds, et ainsi du reste » (Jean-Baptiste Delestre, opus cité supra, p.356). Dans la fumée des canons, Bonaparte s’est emparé du drapeau qu’il lève vigoureusement au-dessus de lui. Sabre au clair, déjà en mouvement vers l’avant, il se retourne vers ses troupes pour les engager à le suivre. Les traits effilés comme une lame de couteau, le nez aquilin, la bouche fermée d’un trait, l’air décidé suggèrent le héros sans peur qui insuffle le courage à ses soldats. Les cheveux mi-long en désordre, le drapeau en volutes, les stries nerveuses, indiquent le souffle et le mouvement ; la mort rôde autour de lui mais Bonaparte n’en a cure : il traverse avec témérité la mitraille, dans le but de galvaniser ses hommes et de leur faire oublier la peur.
Cette « vivante image de l’héroïsme », comme disait Delacroix, sera transposée en peinture et achetée par Bonaparte. Le succès du tableau, exposé au Salon de 1801 et depuis conservé au Louvre, ne s’est toujours pas démenti.
L’action de Bonaparte à Arcole est l’une des rares fois où Bonaparte quitta son rôle de général en chef pour montrer qu’il avait l’étoffe d’un héros militaire classique, tel un Bayard ou un Du Guesclin. Bonaparte, extrêmement satisfait du portrait de Gros, le fit immédiatement graver par Giuseppe Longhi afin qu’il soit diffusé auprès des troupes et dans les gazettes rapportant au peuple son triomphe. Dès lors, la carrière de Gros fut attachée au destin de Napoléon Bonaparte.
Le dessin de Gros provient de la collection du peintre Vincenzo Camuccini (Rome, 1771-1844).
Admirateur de David, Camuccini (fig. 2) est un peintre majeur du courant néoclassique. Il trouve dans les idées de la République une corrélation flagrante avec les sujets tragiques de l’Antiquité qui le fascinent. Comme Appiani et tant d’autres, il voit dans l’application des principes de la République le renouveau de son pays. Il rencontre Gros en Italie et se rend à Paris au cours de l'année 1810. Entre 1814 et 1824, il sera inspecteur des peintures de la Papauté ; en 1825, le roi de Naples Ferdinand 1er le nomme directeur de l'Académie de Naples à Rome. L’inventaire manuscrit de sa collection mentionne ainsi notre dessin : « Ritratto di Napoleone disegnato dal vero da Mr Gros, allorché si trouvava in Genova come Generale [c’est bien Gros qui est établi à Gênes et qui effectue un court séjour à Milan pour y exécuter le portrait de Bonaparte], all’età di Venti Sei anni, stando egli stesso all’azione al pittore volendo che lo rappresentasse nell’azione di togliere la Bandiera al portabandiera, alla Battaglia d’Arcole, ed in tale azione ne dipinse il quadro Mr Gros » (fig. 3)1. La très importante collection de tableaux anciens de Vincenzo Camuccini fut vendue en grande partie par ses héritiers au duc de Northumberland en 1855 mais des albums de dessins restaient à exhumer au moins un chef-d’œuvre : notre dessin.
Nous remercions le docteur Pier Ludovico Puddu pour les précieux éléments relatifs à la provenance qui nous ont été transmis ainsi que pour son aide à la rédaction de cette notice. Nous remercions Monsieur Gérard Auguier d’avoir examiné ce dessin de visu et d’avoir confirmé son authenticité. Nous remercions Madame Valérie Bajou d’avoir examiné ce dessin de visu et d’avoir confirmé son authenticité.