De forme ovale, munis d’anses en forme de feuilles d’acanthe, à fond beau bleu à décor polychrome ; pour l’un, d’une scène représentant Didon et Énée sur une face et la mort d’Adonis sur l’autre ; l’autre seau décoré de la naissance d’Adonis et, sur l’autre face, de Psyché aux Enfers. Les cartouches sont encadrés de guirlandes de feuillage et de rinceaux en or.
Le premier marqué en or : LL entrelacés, marque du doreur Étienne-Henry Leguay
Le deuxième marqué en or : LL entrelacés, marque du doreur Henry-François Vincent
Marque incisée : 8 sur les deux seaux.
H. : 13 cm et 12,8 cm (5 in.)
L. : 30,5 cm et 30,3 cm (12 in.)
l. : 20,5 cm et 19,5 cm (8 in.)
Ils reposent sur des bases en bronze doré de style Louis XVI du XIXe siècle, l’un portant une marque DEL incisée au revers.
Provenance :
Service dit « beau bleu, miniatures » commandé par Louis XVI pour son usage à Versailles ;
Attribués par le Gouvernement révolutionnaire au Muséum national (musée du Louvre) en 1793, puis vendus aux enchères en 1797-1798 ;
Charles Davis, maison Frederick Davis & Son, 47 Pall Mall, Londres ;
Baronne Charlotte Nathaniel de Rothschild (1825-1899) ;
Baron Henri James Nathaniel de Rothschild (1872-1947), puis par descendance.
Bibliographie :
P. Verlet, Le grand service de Sèvres du roi Louis XVI, Faenza, 1948, p. 120-121. C. Baulez, « Notes sur quelques meubles et objets d’art des appartements intérieurs de Louis XVI et de MarieAntoinette », La Revue du Louvre, 5/6, 1978, p. 359-373.
G. de Bellaigue, The Louis XVI Service, Cambridge University Press, 1986.
De Versailles à Paris. Le destin des collections royales, Paris, Centre culturel du Panthéon, mairie du V e arrondissement, 1989, p. 264.
A. Sassoon, Vincennes and Sèvres Porcelain, Catalogue of the collections, The J. Paul Getty Museum, Malibu, California, 1991, n° 26, pp. 146-150.
D. Peters, « Les services de porcelaine de Louis XV et Louis XVI », et G. de Bellaigue, « Le service de Louis XVI », dans Versailles et les tables royales en Europe, Paris, RMN, 1992, p. 293-298.
C. Baulez, « Versailles et la porcelaine de Sèvres, un septennat très positif », Versalia, 1, 1998, p. 18-21.
D. Peters, Sèvres Plates and Services of the 18th Century, Little Berkhamsted, 2015, t. III, n° 83-10, p. 705-710.
M.L. de Rochebrune, « Une acquisition exceptionnelle pour Versailles : une assiette du service mythologique de Louis XVI », Versalia, n° 25, 2022, p. 19-28.
Two Sèvres porcelain oval-shaped verrieres, 18th century, from Louis XVI’s “Beau Bleu” service
LE SERVICE DE LOUIS XVI, UNE CONCEPTION ROYALE
Les deux seaux à verre crénelés proviennent de l’un des services les plus ambitieux, érudits et fastueux réalisés par la manufacture de Sèvres au XVIIIᵉ siècle : le service mythologique, ou « beau bleu miniature », du roi Louis XVI.
Ce service a fait l’objet d’une première publication par Pierre Verlet en 1948 dans un article paru dans la revue Faenza puis d’une étude très approfondie par Geoffrey de Bellaigue en 1986.
La conception du service, initié en 1782, est l’œuvre du roi lui-même, qui en définit la composition et en détermine le programme iconographique, puisant les sujets dans l’histoire grecque et romaine, la mythologie et les aventures de Télémaque. Le roi établit également le calendrier : deux états manuscrits de sa propre main, conservés aux Archives nationales (A.N. K506, n° 21¹⁴), énumèrent les types de pièces, les quantités et les prix année par année, de 1783-1784 jusqu’à 1805. Dès son origine, le service est prévu pour être produit sur une période de vingt-trois ans, livré par tranches en fin d’année. La faible quantité d’éléments livrés chaque année tient au petit nombre d’artistes de la manufacture capables de peindre des scènes à figures : pour l’ensemble du service, huit décorateurs seulement interviennent pour la peinture des réserves — Charles-Nicolas Dodin, Charles-Éloi Asselin, Pierre-André Leguay, Charles-Claude Gérard, François-Pascal Philippine (dit l’aîné), Pierre-Nicolas Pithou (dit le jeune), Nicolas-Pierre Pithou (dit l’aîné) et Charles-Antoine Didier.
La première partie du service est livrée à la fin de l’année 1783, « au Voyage de Versailles », c’est-à-dire lors de l’exposition annuelle du mois de décembre dans les appartements du roi au château de Versailles. Les dernières pièces seront livrées au roi en 1792, non plus à Versailles mais au Louvre, où se tient l’exposition annuelle depuis l’hiver 1789-1790 et le déménagement de la famille royale à Paris.
Sur les 422 pièces initialement prévues, 198 sont effectivement réalisées avant l’arrestation du roi en août 1792, qui marque l’arrêt de la production. Cent quatre-vingt-une d’entre elles ont été livrées au roi entre 1783 et 1791. Dix-sept pièces produites en 1792 et non livrées resteront en stock à la manufacture : cinq seront achetées par le marchand Lignereux en 1802, et les douze restantes par le marchand Moelrondt en 1809.
LES DEUX SEAUX CRÉNELÉS DU SERVICE DU ROI
Les deux seaux à verre crénelés — les deux seuls que comptait le service du roi — sont achetés par Louis XVI, l’un lors de l’exposition à Versailles le 5 janvier 1785, l’autre lors de l’exposition au Louvre entre le 22 décembre 1791 et le 13 janvier 1792, chacun au prix considérable de 720 livres.
Ils sont mentionnés dans les registres de ventes conservés aux archives de la manufacture de Sèvres (Vy9 et Vy11, f° 107, fig. 1), mais également dans des états des porcelaines livrées au roi conservés aux Archives nationales (A.N. K506, n° 21, fig. 2). Le décor du seau crénelé livré en décembre 1791 y est spécifié : Psichée aux Enfers et la Naissance d’Adonis.
Les registres de travaux des peintres attestent qu’ils sont l’un et l’autre peints par Pierre-André Leguay. Le premier, décoré de Didon et Énée et de la mort d’Adonis, est mentionné sous le nom de Leguay à la date du 30 août 1784 : « 1 seau Crenelé id [beau bleu] id [mignature] » (Arch. Sèvres, Vj3, f° 140, fig. 3). Ce même seau figure dans le registre d’enfournement du 16 décembre 1784 : « un seau crénelé mignature » (Arch. Sèvres, Vl2, fig. 4). Le second seau à verre crénelé est noté dans le registre des travaux des peintres sous le nom de Leguay, peintre, le 28 janvier 1791 : « 1 seau Crenelé beau Bleu, Service du Roi » (Arch. Sèvres, Vj5, f° 137, fig. 5).
LES SOURCES GRAVÉES
Les scènes des réserves du service du roi sont copiées, ou adaptées par simplification et enrichissement, d’après des estampes et illustrations de livres disponibles à Sèvres ou acquises spécialement comme matériel de modèle — une lettre du comte d’Angiviller de mars 1784 autorise précisément l’achat de gravures supplémentaires « pour continuer les pièces du service du Roy ». Trois des quatre sujets ornant les deux seaux ont pu être rapportés à leur source gravée :
— Didon, reine de Carthage, reçoit Énée dans son palais, d’après l’estampe de François-Denis Née (1732-1817) gravée sur un dessin de Jean-Michel Moreau le Jeune (1741-1814) pour les Métamorphoses d’Ovide (t. IV, pl. 128) ;
— la Naissance d’Adonis, d’après la gravure de Gérard Jean-Baptiste Scotin II (1698 – vers 1755) d’après François Boucher ;
— Vénus pleurant Adonis blessé à mort par un sanglier, d’après l’estampe de Noël Le Mire (1724-1801) gravée sur une composition de François Boucher (1703-1770) pour les Métamorphoses d’Ovide (t. III, pl. 112).
Le quatrième sujet — Psyché aux Enfers devant Pluton et Proserpine — n’a pu être rapporté avec certitude à une source gravée identifiée.
LA DISPERSION RÉVOLUTIONNAIRE (1793-1794)
Le 15 juillet 1793, un ensemble de dix-huit pièces du service du roi est prélevé par la commission des Arts — dont Jean-Jacques Hettlinger, directeur de la manufacture de Sèvres, est l’un des commissaires — et envoyé dans un dépôt à Paris afin d’être affecté au Muséum national (Louvre) sous les numéros 67 à 75.
Cette sélection se composait des deux seaux crénelés, alors nommés verrières, de cinq seaux à rafraîchir, d’un compotier ovale, de deux compotiers ronds, d’un compotier coquille, d’un plateau de tasses à glace et de cinq assiettes. Ces dix-huit pièces sont finalement vendues aux enchères à partir du 28 octobre 1797 (7 brumaire an VI) (fig. 10, archives du Louvre, M4, déposés aux archives nationales côte 20144787/4).
L’essentiel du service — cent vingt-six pièces — est quant à lui vendu par le gouvernement révolutionnaire au château de Versailles, lors des ventes tenues du 11 au 19 messidor an III (29 juin – 7 juillet 1794), sous le lot 15846, décrit comme « un Service de Porcelaine de Sèvre fond Bleu à Médaillons ornés de sujets tirés de la fable et de l’Histoire ». Il est adjugé au citoyen Durant pour 12 000 livres. Peu après cette vente, sans doute vers 1795, paraît une brochure imprimée — Description du beau Service de Porcelaine de la manufacture de Sèvres à fond bleu incrusté d’or orné de peintures en médaillons, provenant de la Liste civile — qui décrit, année après année, le décor de chaque pièce exécutée entre 1784 et 1790.
LE SERVICE DE LOUIS XVI DANS LES COLLECTIONS ROYALES BRITANNIQUES (1810-1811)
En avril 1810, George Augustus Frederick, prince de Galles et futur roi George IV, fait l’acquisition de douze pièces du service de Louis XVI par l’intermédiaire du marchand Robert Fogg correspondant aux douze éléments de la production de 1792 achetés à la manufacture par Moelrondt en octobre 1809.
En janvier 1811, le prince de Galles achète la grande majorité de la part du service vendue aux enchères en 1794 auprès d’un certain Würtz, toujours par l’intermédiaire de Robert Fogg. Comportant aujourd’hui 137 pièces, dont 10 assiettes simplement décorées d’une frise d’or sur le fond bleu sur l’aile, cette part, demeurée dans les Collections royales britanniques au château de Windsor et complétée en 1903, 1932 et 1959, constitue aujourd’hui le plus important ensemble conservé du service.
D’autres éléments du service, provenant du lot de 18 pièces extrait du service en 1793 et de l’achat de Lignereux en 1803 traversent également la Manche au XIXe siècle. Pour l’exposition organisée en juin 1862 au South Kensington Museum, la Reine Victoria prête onze éléments du service de Louis XVI.
D’autres collectionneurs privés et marchands prêtent également quinze pièces du même service. Le collectionneur Robert Napier conserve alors cinq pièces à Shandon en Ecosse qu’il prête à l’occasion de cette exposition : un seau à bouteille (aujourd’hui au Getty Museum à Malibu), un seau à demi-bouteille (aujourd’hui au Designmuseum de Copenhague), une soucoupe à pied (aujourd’hui dans la collection Wernher, Ranger's House à Londres) et deux compotiers ronds qui ont rejoint les collections royales anglaises à Windsor Castle. Samuel Addington confie deux seaux à verre et deux assiettes.
Quatre autres assiettes sont également exposées appartenant pour deux d’entre elles au marchand Charles Davis et les deux autres au collectionneur William Goding. Enfin, le marchand londonien David Falcke possède deux pots à jus prêtés à cette occasion et plus tard achetés par la Reine Mary en 1932.
LA PROVENANCE CHARLOTTE DE ROTHSCHILD (1873)
Les deux seaux crénelés réapparaissent à la fin du XIXᵉ siècle, également en Angleterre. Ils figurent sur une facture datée du 9 janvier 1873, signée de la main du marchand londonien Charles Davis (1849-1914). Issu d’une dynastie de marchands d’art, Charles Davis travaillait alors avec son père au sein de la société « Frederick Davis & Son », installée 100 New Bond Street et 47 Pall Mall à Londres. Son père, Frederick Davis (vers 1825-1899), comptait parmi les principaux marchands de Sèvres, fournisseur du marquis de Hertford comme de la famille Rothschild, et figure parmi les acheteurs des grandes ventes de Sèvres des années 1880, dont celle des collections de Lord Dudley en 1886. Charles Davis devait reprendre la maison à son seul nom vers 1900 et fut nommé en 1903 « art expert » du roi Édouard VII.
La facture enregistre la vente des verrières à la baronne Charlotte de Rothschild (1825-1899), nommée sur le document baronne Nathaniel, du prénom de son mari dont elle est veuve depuis 1870. Elle décrit les pièces comme « a pair of magnificent old Sèvres gros bleu verrières with subjects on each side — from the Queen’s collection », pour la somme considérable de 2 200 £. Le terme gros bleu est la désignation usuelle, dans le commerce anglais du XIXᵉ siècle, du fond bleu foncé de Sèvres — soit le beau bleu du service. La mention « from the Queen’s collection » ne semble corroborée par aucune source documentaire ; elle paraît davantage un argument commercial soulignant que le service dont sont issus les deux seaux appartient alors à la reine Victoria, qu’une véritable indication de provenance.
La baronne Charlotte de Rothschild, fille aînée du baron James de Rothschild et de la baronne Betty, fut une collectionneuse et aquarelliste reconnue. Son goût marqué pour la porcelaine de Sèvres est étudié avec précision par Oriane Beaufils dans le catalogue de l’exposition Sèvres, une passion Rothschild (2026, p. 92-94). Les deux seaux passent ensuite dans la collection de son petit-fils, le baron Henri de Rothschild (1872-1947), puis à ses descendants, parmi lesquels ils sont demeurés jusqu’à aujourd’hui.
UN PRIX À LA HAUTEUR DE L’IMPORTANCE
La somme de 2 200 £ acquittée en 1873 situe ces deux verrières au tout premier rang du marché du Sèvres de la fin du XIXᵉ siècle. Deux ventes de référence permettent d’en mesurer l’ampleur.
À la vente des collections de Hamilton Palace en 1882, les plus importantes paires de vases de Sèvres atteignent des prix situés entre 1 200 et 1 600 £. À la vente posthume des collections de Lord Dudley, chez Christie’s le 21 mai 1886, le célèbre vaisseau à mât — l’une des formes les plus spectaculaires et les plus convoitées de toute la production de Sèvres — fut adjugé, avec deux vases à oreilles, pour 2 650 guinées, soit 2 787 £ 10 s.
Mesurées à cette aune, les deux verrières du service de Louis XVI sont vendues en 1873 près de quatre-vingts pour cent du prix de cette garniture dominée par le vaisseau à mât aujourd’hui conservé à la Frick Collection de New York. Rapporté à l’unité, leur prix les plaçait au niveau des plus belles pièces individuelles passées sur le marché londonien de l’époque, à la mesure de leur rareté.
La quasi-totalité des pièces aujourd’hui localisées sont entrées dans des collections publiques. En dehors des 137 pièces conservées au château de Windsor, le château de Versailles possède 6 éléments : une assiette historiée acquise en 2021, une assiette à fond blanc au centre et frise d’or sur l’aile, deux tasses à glace, un seau à verre et un plateau de moutardier déposé par le musée du Louvre.
Deux seaux à bouteille, deux seaux à verre et une assiette sont conservés à Upton House, Bearsted Collection (National Trust), Warwickshire. Une assiette historiée est au Fitzwilliam Museum de Cambridge et deux autres assiettes historiées ainsi qu’une soucoupe à pied à Ranger's House dans la collection Wernher à Londres (anc. Luton Hoo). Une deuxième soucoupe à pied est préservée à Madresfield Court, dans la collection Beauchamp, (Worcestershire) et une troisième au musée Calouste Gulbenkian à Lisbonne. Un seau à bouteille est au musée Getty à Malibu et à un seau à demi-bouteille au musée du Design à Copenhague.
Le citronnier et son plateau et un compotier ovale sont conservés à Harewood House (West Yorkshire) ; un compotier ovale est dans une collection privée en Angleterre et un seau à verre dans une collection privée à la Nouvelle-Orléans.
Enfin, John et James Whitehead présentent une assiette historiée. Environ 36 pièces restent non localisées à ce jour dont 25 assiettes blanches au centre et à frise d’or sur l’aile soit 11 pièces à décor historié aujourd’hui manquantes : 6 tasses à glace, 3 seaux à verre, 1 assiette, 1 compotier rond, 1 seau à bouteille, 1 plateau Bouret et 1 soucoupe à pied.
La présence en vente publique de ces deux verrières, écartées dès 1793 de l’ensemble passé à la Couronne britannique et dans la famille Rothschild depuis 1873, constitue un événement exceptionnel : l’occasion d’acquérir deux pièces majeures du service royal le plus ambitieux et le plus dispendieux sorti de la manufacture de Sèvres au XVIIIᵉ siècle.