Manuscrit arabe sur papier, 272 feuillets plus deux pages de garde modernes, 15 lignes de texte par page, la première, intermédiaire et dernière lignes en grand muhaqqaq, encadrant deux panneaux de texte en naskh, jadwal bleu, noir et or, versets marqués par des petits sequins d’or, titres de sourate en thuluth dans des cartouches enluminés, premier feuillet décoré d’une shamsa polychrome, première double-page décorée d’un frontispice polychrome, la Fatiha et le début d’al-Baqara copiées dans une double-page richement enluminée, le texte coranique suivi d’un falnama (15 feuillets), signé et daté, nombreux médaillons marginaux, annotations plus tardives dans la marge supérieure, dans une reliure du XIXe siècle en maroquin vert foncé, apparemment complet.
Dim. : 14 x 7,5 cm (panneau de texte) ; 19,5 x 11,5 cm (feuillet)
Ancienne collection d'un haut diplomate algérien, reçu en cadeau de la part d’un homologue en poste en Inde, années 1980, puis par descendance
Ce manuscrit coranique présente un intérêt particulier en ce qu’il réunit, au sein d’un même codex, des éléments décoratifs et calligraphiques hérités de la période de l’Inde des Sultanats, antérieure à la conquête moghole, ainsi que des caractéristiques plus récentes, en vogue au XVIᵉ siècle. Il témoigne ainsi de la persistance de pratiques anciennes dans les scriptoria indiens au moment de l’établissement du pouvoir moghol. Son falnama du XVIIe siècle, ajouté en appendice, est preuve de la longue utilisation du Coran.
Ses enluminures polychromes — notamment la shamsa initiale, suivie du double frontispice orné de mandorles, ainsi que les ‘unwān (cartouches enluminés contenant les titres des sourates) — relèvent des manuscrits traditionnellement attribués à l’Inde des Sultanats, produits aux XIVᵉ et XVᵉ siècles. Ceux‑ci se distinguent notamment par une calligraphie spécifique, probablement originaire du Bengale et désignée sous le nom de « bihari », ainsi que par une décoration caractéristique, riche en rouge vermillon et en bleu outremer, incluant un motif récurrent de palmettes ou de fleurs digitées. Ces fleurs, très particulières, sont propres aux manuscrits pré‑moghols et pourraient trouver leur origine dans l’art du livre jaïna, beaucoup plus ancien (Brac de la Perrière, Éloïse, Prisme indien : calligraphies et manuscrits dans l’Inde des sultanats, Brill, Handbook of Oriental Studies, 2026, p. 98).
Ce Coran illustre pleinement ce style d’enluminure. En revanche, il est copié dans une calligraphie cursive thuluth et naskh, cette dernière se distinguant nettement des exemples « bihari » du XVe siècle. Le thuluth employé dans le texte — toujours pour les première, médiane et dernière lignes — est exécuté avec une certaine hâte, mais révèle un style local vigoureux et distinct. Cela est perceptible, par exemple, dans les deux occurrences du mot al‑rahīm sur la première double page. Le naskh utilisé pour le corps du texte est, quant à lui, très rarement attesté avant l’époque moghole (op. cit., p. 51).
Avec l’avènement de la période moghole se développe un style nouveau, empruntant aux modèles timourides diffusés de l’Asie centrale à l’Iran, mais se mêlant aux traditions proprement indiennes. Les sultanats du Deccan, qui entretiennent également des liens étroits avec l’Iran et l’empire ottoman, jouent un rôle tout aussi important dans cette synthèse stylistique. Ainsi, l’aspect du bifeuillet des deux premières sourates, avec ses marges enluminées, suit un prototype persan élaboré à la fin du XVe et au début du XVIᵉ siècle, qui demeurera en usage jusqu’au XVIIᵉ siècle. Il est probable que ce manuscrit ait été copié durant les premières décennies du XVIᵉ siècle, ce qui expliquerait la juxtaposition de ces différents styles. Le nom du scribe, « Chhadu », pourrait suggérer une origine dans le Gujarat ou le Sindh, deux régions situées au nord‑ouest de l’Inde et où la production de corans biharis est attestée (op.cit., cat.1 et 55, pp. 175 et 188). Un coran aux caractéristiques codicologiques similaires a été vendu chez Christie’s South Kensington, 11 avril 2014, lot 327.
Le manuscrit coranique est suivi d’un falnama, signé Mu‘izz al‑Dīn ‘Urf Chhadu (?) b. Shaykh, et daté du 29 rabī‘ II 1073 H / 11 décembre 1662. Il s’agit d’un court ouvrage utilisé parallèlement à la lecture coranique pour prédire l’avenir du consultant — il relève donc de la bibliomancie. Rédigé dans une main légèrement différente de celle du Coran, il est possible qu’il ait été ajouté au début du règne d’Aurangzeb. Ce falnāma témoigne de l’usage magique et divinatoire du Coran, un aspect important des manuscrits bihari. Il est même rapporté que l’empereur Humayun (r. 1530‑40 et 1555‑56) aurait renoncé à la conquête du Cachemire, découragé par un mauvais augure lors d’une séance de divination fondée sur le Coran (op. cit., p. 134, citant le ‘Ayn‑i Akbari d’Abu’l‑Fazl).