Vente « Dessins d’écrivains » - 14 février 2012 /Lot 132 VERLAINE, Paul Napoléon III après Sedan. - Autoportrait en chérubin à la pipe.

  • VERLAINE, Paul  Napoléon III après Sedan. - Autoportrait en chérubin à la pipe.
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VERLAINE, Paul
Napoléon III après Sedan. - Autoportrait en chérubin à la pipe.
Deux dessins originaux. Encre et plume sur un f. de 25, 5 x 19, 5 cm, traces d'onglets, une découpure angulaire avec infime atteinte à un dessin, encadrement sous verre.
Au recto : un portrait de Napoléon III après Sedan (9,5 x 6,5 cm), avec un dizain autographe signé par Verlaine " François Coppée. PV ".
Au verso, un autoportrait de Verlaine en chérubin à la pipe (4, 5 x 5, 5 cm), avec une coupure de presse collée portant le texte de son poème " Des morts " accompagné de la mention autographe signée : " Approuvés les très beaux vers de potache ci-dessus. p. Verlaine, ex-lycéen ". Mention manuscrite d'une autre main, en haut de page, indiquant la date du " dimanche 17 novembre 72 ".

Superbe feuillet extrait de l'album amicorum de Félix Régamey. Le peintre publia en 1896 un ouvrage illustré intitulé Verlaine dessinateur (Paris, H. Floury), dont il enrichit chacun des 12 exemplaires de tête sur japon des dessins originaux exécutés par lui ou par Verlaine qu'il y avait reproduits.
Joint, l'exemplaire n° 2 imprimé sur japon de l'édition originale du Verlaine dessinateur de Régamey originellement enrichi par lui du présent feuillet : un volume in-4, bradel de demi-maroquin tabac à coins, dos orné, tête dorée, couvertures conservées (reliure de l'époque usagée).

Feuillet autographe illustré par Verlaine sous les yeux de Rimbaud, à Londres chez le peintre Félix Régamey. Verlaine - et peut être Rimbaud - avait rencontré Régamey quelques années auparavant dans les dîners littéraires et artistiques des Vilains bonshommes. Dans son ouvrage Verlaine dessinateur, Régamey relate l'histoire du présent feuillet d'album illustré :
" Le 10 septembre 1872 - en cet atelier de Langham Street, où j'ai pu si bien travailler, et dont le souvenir suffirait à me faire aimer l'Angleterre - c'est Verlaine, arrivant de Bruxelles, qui frappe à ma porte. Il est beau à sa manière, et, quoique fort peu pourvu de linge, il n'a nullement l'air terrassé par le sort [...]. Mais il n'est pas seul. Un camarade muet l'accompagne, qui ne brille pas non plus par l'élégance. C'est Rimbaud. Naturellement, on parle des absents. À me voir peindre et dessiner, l'inspiration s'empare de Verlaine et... mon album s'enrichit [...]. C'est Napoléon III après Sedan [...] dessin est accompagné de vers absolument cocasses, parodiant le style de Coppée, effrontément [signé] d'un paraphe bouffi à la Joseph Prud'homme, où les trois points du franc-maçon sont remplacés par une petite croix, frétillante allusion à la douceur évangélique du poète des humbles [...].Verlaine ne s'épargne pas lui-même, lorsqu'au bas d'un de ses poèmes - extrait d'un journal rouge de Londres, organe des réfugiés de la Commune, le Qui vive ? qu'il trouve collé dans mon scrap-book, - il ajoute cette note : "Approuvé les très beaux vers de potache ci-dessus". Note qu'il aggrave de sa propre effigie, en chérubin, nimbé, pipe au bec, avec des ailes aux omoplates, le tout signé "P. Verlaine, ex-lycéen". " (p. 22 et 25).
Dans ce précieux récit, Régamey se trompe néanmoins de date pour la deuxième anecdote, car le poème de Verlaine parut le 13 novembre 1872, et il confond le journal Qui vive ! avec L'Avenir qui lui a succédé. En fait, Verlaine rendit plusieurs visites à Régamey : ou bien l'ensemble du feuillet a été annoté et illustré en une fois par Verlaine le 17 novembre 1872, ou bien il l'a été en deux fois, le 10 septembre et le 17 novembre 1872 - ou bien aucune des deux dates ne correspond précisément.
Régamey mentionna également ce souvenir dans une lettre adressée à François Coppée vers janvier-février 1896 :
" Un jour chez moi, à Londres [...] Verlaine prit une plume et dessina sur un album un Napoléon III - qui est un chef-d'œuvre ; il y ajouta des vers - naturellement qu'il signa effrontément : François Coppée avec un grand paraphe. "
L'album de Félix Régamey contenait aussi à l'origine un autre " vieux coppée " illustré, de la main de Rimbaud, brocardant le prince impérial (Régamey l'attribuait erronément à Verlaine). Il avait été inséré dans l'exemplaire sur japon du Verlaine dessinateur destiné par Régamey à Henri Cordier, et qui figura dans la collection Jacques Guérin.

Un des rares témoignages directs du séjour commun de Verlaine et Rimbaud à Londres. Les deux poètes, qui s'étaient rencontrés en août 1871, étaient partis ensemble à Bruxelles, puis, de là, avaient gagné Londres en septembre 1872. Verlaine, qui avait quitté la vie bourgeoise de son foyer conjugal, vibrait d'enthousiasme pour sa nouvelle vie, comme il l'écrivit à son ami Edmond Lepelletier le 6 novembre 1872 :
" Ma vie ici est tout intellectuelle. Je n'ai jamais plus travaillé qu'à présent [...]. Me voici tout aux vers, à l'intelligence, aux conversations purement littéraires et sérieuses. Le très petit cercle d'artistes et littérateurs... ".
À Londres, Verlaine composa ses Romances sans paroles, tandis que près de lui Rimbaud écrivait des pages des Illuminations et d'Une Saison en enfer... Leur vie de bohème s'avéra néanmoins cahotique : vers le 20 décembre 1872, Verlaine se retrouva seul après le départ de Rimbaud pour la France :
" Rimbaud (que tu ne connais pas, que je suis le seul à connaître) n'est plus là. Vide affreux ! Le reste m'est égal. " (Verlaine à Edmond Lepelletier, 26 décembre 1872).
Il tomba gravement malade et vit alors Rimbaud revenir vers lui au début de l'année. Leur vie reprit, faite de longues courses dans Londres, mais Rimbaud refusant de travailler, des problèmes d'argent se posèrent et entraînèrent des disputes brutales. Ce fut alors Verlaine qui cette fois décida de partir :
" Cette vie violente et toute de scènes sans motif que ta fantaisie ne pouvait m'aller foutre plus " (télégramme de Verlaine à Rimbaud, en mer, 3 juillet 1873).
Rimbaud à son tour se montra suppliant :
" Reviens, reviens, cher ami, seul ami, reviens [...]. Oui c'est moi qui ai eu tort / Oh tu ne m'oublieras pas, dis ? / Non tu ne peux pas m'oublier. Moi je t'ai toujours là. / Dis, réponds à ton ami, est-ce que nous ne devons plus vivre ensemble ? " (Londres, 4 juillet 1873).
Il ajouta même dans sa lettre à Verlaine du 5 juillet 1873 : " Avec moi seul tu peux être libre [...] Resonge à ce que tu étais avant de me connaître ". Ils ne se revirent qu'en Belgique, une semaine plus tard, et Verlaine tira un coup de feu sur Rimbaud, mettant fin à leur tumultueuse relation.
Rimbaud a laissé des pages aigres sur leur aventure commune dans Une Saison en enfer, et aussi dans Illuminations : dans le chapitre " Vagabonds ", il appelle Verlaine " pitoyable frère ", " satanique docteur ", et écrit qu'il avait " pris l'engagement de le rendre à son état primitif de fils du Soleil ". " Cela n'a pas empêché Verlaine d'être le prosélyte le plus ardent de l'œuvre de Rimbaud, son éditeur et son exégète, et de lui consacrer six articles et deux préfaces " (André Guyaux).

Au recto, un portrait de Napoléon III illustrant les vers d'un " vieux coppée "
- Napoléon III après Sedan : Verlaine a représenté l'empereur en buste, dans une pose pensive, la tête sur la main, sous les symboles de son pouvoir passé. Pour ce dessin, il s'est directement inspiré d'un cliché des photographes londoniens William et Daniel Downey montrant le monarque déchu durant son exil dans le manoir de Camden, à Chislehurst près de Londres. Dans une lettre d'octobre 1872 à Edmond Lepelletier, Verlaine évoque la diffusion à Londres de ces portraits officiels :
" aux vitrines des photographes : Stanley, Liwingstone, Badingue, Ugênie, Charognard [Napoléon III, l'impératrice Eugénie et le prince impérial] ".
- Un pastiche de François Coppée. Verlaine fut très lié au poète François Coppée : il débuta sa carrière littéraire en même temps que lui, fut comme lui rédacteur dans le périodique littéraire de Vermersch Le Hanneton, et fréquenta comme lui le dîner littéraire et artistique qui serait rebaptisé en 1869 " dîner des vilains bonshomme ". Quand Coppée rencontra la célébrité en 1869 avec le succès de sa pièce Le Passant, et qu'il fut invité chez la princesse Mathilde, il suscita chez ses jeunes amis parnassiens un sentiment de jalousie (beaucoup, comme Verlaine, vendaient mal leurs livres), un sentiment d'abandon (il cessa de fréquenter le célèbre " dîner des vilains bonhsommes ") et un sentiment de trahison : il était invité dans le salon de la princesse Mathilde alors que beaucoup de ces poètes et artistes étaient républicains. Le groupe le plus remuant, auquel appartenaient Verlaine et Rimbaud et qui se disait " zutiste ", ouvrit un album collectif sur lequel chaque membre inscrivait des pochades et obscénités, parmi lesquelles apparurent des pastiches de François Coppée sous la plume de plusieurs auteurs - dont bien sûr Verlaine et Rimbaud.
Le présent " vieux coppée " par Verlaine reprend cette pratique zutiste en caricaturant Napoléon III en exil repensant aux réussites matérielles (prudhommesques) de son règne passé : le développement du réseau ferroviaire, le maintien de taux d'emprunts bas favorables à l'investissement, et les premiers succès du Crédit mobilier des frères Péreire avant sa faillite en 1867.
Verlaine clôt son envoi sur une parodie de Baudelaire : il évoque en effet la dernière maîtresse de l'empereur, Marguerite Bellanger, en remaniant un vers du " Sonnet d'automne " de Baudelaire, " Ô ma si blanche, ô ma si froide Marguerite ? " :
" Dites, n'avez-vous pas, lecteur, l'âme attendrie
Contemplé quelquefois son image chérie ?
Tête pâle appuyée au revers de la main
[" de sa main " dans la version imprimée]
César rêve d'hier et pense au lendemain.
Il évoque les jours de gloire et d'ordre, et songe
Aux jours où le crédit n'était pas un mensonge.
Au moins, il s'attendrit sur les chemins de fer
Très-mous et sur l'emprunt inférieur au pair,
Puis, triste, il rêve, cœur qu'on nâvre et qui s'effrite,
À sa si blanche à sa si pâle Marguerite !
François Coppée
PV "

Au verso, un autoportrait illustrant un poème de jeunesse.
- Autoportrait en chérubin : Verlaine s'est représenté le visage barbu et fumant la pipe, mais ailé et auréolé, sortant d'une nuée.
- L'édition pré-originale de son poème " Des morts ". Félix Régamey avait collé sur le présent feuillet une coupure de presse extraite du journal L'Avenir du 13 novembre 1872, et Verlaine inscrivit en-dessous ce commentaire :
" Approuvés les très beaux vers de potache ci-dessus.
P. Verlaine, ex-lycéen ".
L'Avenir était l'organe des communards en exil dirigé par Eugène Vermersch, journal qui avait succédé aux ephémères Qui vive !, Vermersch-journal et L'union démocratique. Verlaine et Rimbaud habitaient alors dans une chambre prêtée par ce Vermersch qui avait été directeur du Hanneton auquel Verlaine avait collaboré. Plus tard, en 1890, Verlaine préfacerait et ferait éditer à ses frais chez Lemerre le roman de Vermersch L'Infâmie humaine.
Écrit à l'âge de dix-sept ans en mars 1861, " Des morts " est le septième poème connu de Verlaine, si l'on excepte trois pièces fragmentaires. Outre des différences de ponctuation et une coquille, la présente édition pré-originale présente les variantes non mentionnées par la Pléiade mais relevées par Steve Murphy en 1993.
" [...] Toujours ton mur en vain recrépit et lavé,
Ô maison Transnonain, coin maudit, angle infâme,
Saignera monstrueux dans mon cœur soulevé.

Quelques-uns d'entre ceux de Juillet, que le blâme
De leurs frères repus ne découragea point,
Crurent bon de montrer la candeur de leur âme [...].

Ils voulaient le devoir et le droit absolus,
Ils voulaient "la cavale indomptée et rebelle",
Le soleil sans couchant, l'Océan sans reflux.

?La République ! ils la voulaient terrible et belle,
Rouge et non tricolore, et devenaient très froids
Quant à la liberté constitutionnelle [...].

Ils gisent, vos vengeurs, à Montmartre, à Clamart,
Ou sont devenus fous au soleil de Cayenne,
Ou vivent affamés et pauvres, à l'écart [...] "
Le premier des " poèmes-actions " de Verlaine (Jacques Borel). Appartenant à la veine réaliste de son œuvre poétique, le poème rendait hommage aux victimes de la répression politique de la monarchie louis-philipparde, notamment celles de la rue Transnonain qui avait inspiré à Daumier une de ses plus saisissantes lithographies. Après l'écrasement de la Commune, " Des morts " retrouvait une actualité et paraissait d'ailleurs dans L'Avenir deux jours après une conférence de Vermersch sur le même sujet.
" Très tôt ainsi, un double mouvement habite Verlaine. Le rêve est d'abord reconnu et choisi comme "la région ou vivre" ; puis, ce rêve qui, très tôt, comme dans Le Monstre, s'achève en cauchemar, préfigure la mort et l'anéantissement du rêveur, est combattu, repoussé, nié [...]. Des morts peut être considéré comme le premier de ces poèmes-actions qui, même à l'époque des Romances sans paroles, ne cesseront de jalonner l'œuvre comme autant de dénégations opposées au courant de la rêverie, au tremblement de l'âme orpheline [...]. Ainsi, dès le début, il y a en Verlaine ce "schisme têtu" qu'un instant, à la suite de Rimbaud et à son exemple, il tentera de résoudre sans le pouvoir dans l'étonnante entreprise dont témoigne Crimen amoris " (dans Paul Verlaine, Œuvres poétiques complètes, Paris, Gallimard, Nrf, Pléiade, pp. 7-9).
- Également au verso, écrit d'une autre main que celle de Verlaine, mais biffé, une parodie obscène de La Mère Michel :
" "C'est le père Lapine [?]
qui a perdu son vit
il crie par la fenêtre..." que c'est la faute aux femmes qui... le lui ont volé. Hier soir, comme il sortait de chez Maggie... "

Verlaine dessinateur. Le poète, qui fut entre autres professeur de dessin dans un collège anglais en 1875-1876, a laissé un grand nombre de croquis, principalement satiriques et humoristiques, qui ornent essentiellement sa correspondance. Félix Régamey, dans ce même Verlaine dessinateur déclare :
" Il y eut en Verlaine, au début de sa carrière, un grand dessinateur, généralement ignoré, s'ignorant lui-même. Quiconque sait lire dans les images est frappé de la puissance d'expression exceptionnelle qui s'affirmait alors dans ses moindres croquis. " (p. 7).

Bibliographie
- BERTAUT (Julien) et Alphonse SECHE. Paul Verlaine. Paris, Louis Michaud, [vers 1920]. Reproduction p. 85 (portrait de Napoléon III).
- BORNECQUE (Jacques-Henry). Verlaine par lui-même. Paris, Le Seuil, 1966. Reproduction p. 117 (portrait de Napoléon III).
- LEFRERE (Jean-Jacques). Rimbaud. Paris, Fayard, 2001. Reproduction dans le second cahier de planches.
- REGAMEY (Félix). Verlaine dessinateur. Paris, H. Floury, 1896. Reproductions n° IV p. 41 (portrait de Napoléon III avec le " vieux coppée "), n° VI p. 45 (autoportrait à la pipe), et n° VII p. 48 (l'approbation de Verlaine). Texte transcrit pp. 45-48 (" Des morts ").
- RIMBAUD (Arthur). Œuvres complètes. Édition établie par André Guyaux, avec la collaboration d'Aurélia Cervoni. [Paris], Gallimard, Nrf, Pléiade, 2009, p. 239 et notes pp. 916-918 (édition et commentaire du dizain de Rimbaud dans l'album de Félix Régamey).
- VERLAINE (Paul). Œuvres poétiques complètes. Édition établie par Jacques Borel. Paris, Gallimard, Nrf, Pléiade, 2010, pp. 18-19 (édition du poème " Des morts "), et p. 297 (édition du poème " Dites, n'avez-vous pas ").


Estimation 20 000 - 30 000 €

Vendu 68 694 €
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Lot 132

VERLAINE, Paul
Napoléon III après Sedan. - Autoportrait en chérubin à la pipe.

Vendu 68 694 € [$]

VERLAINE, Paul
Napoléon III après Sedan. - Autoportrait en chérubin à la pipe.
Deux dessins originaux. Encre et plume sur un f. de 25, 5 x 19, 5 cm, traces d'onglets, une découpure angulaire avec infime atteinte à un dessin, encadrement sous verre.
Au recto : un portrait de Napoléon III après Sedan (9,5 x 6,5 cm), avec un dizain autographe signé par Verlaine " François Coppée. PV ".
Au verso, un autoportrait de Verlaine en chérubin à la pipe (4, 5 x 5, 5 cm), avec une coupure de presse collée portant le texte de son poème " Des morts " accompagné de la mention autographe signée : " Approuvés les très beaux vers de potache ci-dessus. p. Verlaine, ex-lycéen ". Mention manuscrite d'une autre main, en haut de page, indiquant la date du " dimanche 17 novembre 72 ".

Superbe feuillet extrait de l'album amicorum de Félix Régamey. Le peintre publia en 1896 un ouvrage illustré intitulé Verlaine dessinateur (Paris, H. Floury), dont il enrichit chacun des 12 exemplaires de tête sur japon des dessins originaux exécutés par lui ou par Verlaine qu'il y avait reproduits.
Joint, l'exemplaire n° 2 imprimé sur japon de l'édition originale du Verlaine dessinateur de Régamey originellement enrichi par lui du présent feuillet : un volume in-4, bradel de demi-maroquin tabac à coins, dos orné, tête dorée, couvertures conservées (reliure de l'époque usagée).

Feuillet autographe illustré par Verlaine sous les yeux de Rimbaud, à Londres chez le peintre Félix Régamey. Verlaine - et peut être Rimbaud - avait rencontré Régamey quelques années auparavant dans les dîners littéraires et artistiques des Vilains bonshommes. Dans son ouvrage Verlaine dessinateur, Régamey relate l'histoire du présent feuillet d'album illustré :
" Le 10 septembre 1872 - en cet atelier de Langham Street, où j'ai pu si bien travailler, et dont le souvenir suffirait à me faire aimer l'Angleterre - c'est Verlaine, arrivant de Bruxelles, qui frappe à ma porte. Il est beau à sa manière, et, quoique fort peu pourvu de linge, il n'a nullement l'air terrassé par le sort [...]. Mais il n'est pas seul. Un camarade muet l'accompagne, qui ne brille pas non plus par l'élégance. C'est Rimbaud. Naturellement, on parle des absents. À me voir peindre et dessiner, l'inspiration s'empare de Verlaine et... mon album s'enrichit [...]. C'est Napoléon III après Sedan [...] dessin est accompagné de vers absolument cocasses, parodiant le style de Coppée, effrontément [signé] d'un paraphe bouffi à la Joseph Prud'homme, où les trois points du franc-maçon sont remplacés par une petite croix, frétillante allusion à la douceur évangélique du poète des humbles [...].Verlaine ne s'épargne pas lui-même, lorsqu'au bas d'un de ses poèmes - extrait d'un journal rouge de Londres, organe des réfugiés de la Commune, le Qui vive ? qu'il trouve collé dans mon scrap-book, - il ajoute cette note : "Approuvé les très beaux vers de potache ci-dessus". Note qu'il aggrave de sa propre effigie, en chérubin, nimbé, pipe au bec, avec des ailes aux omoplates, le tout signé "P. Verlaine, ex-lycéen". " (p. 22 et 25).
Dans ce précieux récit, Régamey se trompe néanmoins de date pour la deuxième anecdote, car le poème de Verlaine parut le 13 novembre 1872, et il confond le journal Qui vive ! avec L'Avenir qui lui a succédé. En fait, Verlaine rendit plusieurs visites à Régamey : ou bien l'ensemble du feuillet a été annoté et illustré en une fois par Verlaine le 17 novembre 1872, ou bien il l'a été en deux fois, le 10 septembre et le 17 novembre 1872 - ou bien aucune des deux dates ne correspond précisément.
Régamey mentionna également ce souvenir dans une lettre adressée à François Coppée vers janvier-février 1896 :
" Un jour chez moi, à Londres [...] Verlaine prit une plume et dessina sur un album un Napoléon III - qui est un chef-d'œuvre ; il y ajouta des vers - naturellement qu'il signa effrontément : François Coppée avec un grand paraphe. "
L'album de Félix Régamey contenait aussi à l'origine un autre " vieux coppée " illustré, de la main de Rimbaud, brocardant le prince impérial (Régamey l'attribuait erronément à Verlaine). Il avait été inséré dans l'exemplaire sur japon du Verlaine dessinateur destiné par Régamey à Henri Cordier, et qui figura dans la collection Jacques Guérin.

Un des rares témoignages directs du séjour commun de Verlaine et Rimbaud à Londres. Les deux poètes, qui s'étaient rencontrés en août 1871, étaient partis ensemble à Bruxelles, puis, de là, avaient gagné Londres en septembre 1872. Verlaine, qui avait quitté la vie bourgeoise de son foyer conjugal, vibrait d'enthousiasme pour sa nouvelle vie, comme il l'écrivit à son ami Edmond Lepelletier le 6 novembre 1872 :
" Ma vie ici est tout intellectuelle. Je n'ai jamais plus travaillé qu'à présent [...]. Me voici tout aux vers, à l'intelligence, aux conversations purement littéraires et sérieuses. Le très petit cercle d'artistes et littérateurs... ".
À Londres, Verlaine composa ses Romances sans paroles, tandis que près de lui Rimbaud écrivait des pages des Illuminations et d'Une Saison en enfer... Leur vie de bohème s'avéra néanmoins cahotique : vers le 20 décembre 1872, Verlaine se retrouva seul après le départ de Rimbaud pour la France :
" Rimbaud (que tu ne connais pas, que je suis le seul à connaître) n'est plus là. Vide affreux ! Le reste m'est égal. " (Verlaine à Edmond Lepelletier, 26 décembre 1872).
Il tomba gravement malade et vit alors Rimbaud revenir vers lui au début de l'année. Leur vie reprit, faite de longues courses dans Londres, mais Rimbaud refusant de travailler, des problèmes d'argent se posèrent et entraînèrent des disputes brutales. Ce fut alors Verlaine qui cette fois décida de partir :
" Cette vie violente et toute de scènes sans motif que ta fantaisie ne pouvait m'aller foutre plus " (télégramme de Verlaine à Rimbaud, en mer, 3 juillet 1873).
Rimbaud à son tour se montra suppliant :
" Reviens, reviens, cher ami, seul ami, reviens [...]. Oui c'est moi qui ai eu tort / Oh tu ne m'oublieras pas, dis ? / Non tu ne peux pas m'oublier. Moi je t'ai toujours là. / Dis, réponds à ton ami, est-ce que nous ne devons plus vivre ensemble ? " (Londres, 4 juillet 1873).
Il ajouta même dans sa lettre à Verlaine du 5 juillet 1873 : " Avec moi seul tu peux être libre [...] Resonge à ce que tu étais avant de me connaître ". Ils ne se revirent qu'en Belgique, une semaine plus tard, et Verlaine tira un coup de feu sur Rimbaud, mettant fin à leur tumultueuse relation.
Rimbaud a laissé des pages aigres sur leur aventure commune dans Une Saison en enfer, et aussi dans Illuminations : dans le chapitre " Vagabonds ", il appelle Verlaine " pitoyable frère ", " satanique docteur ", et écrit qu'il avait " pris l'engagement de le rendre à son état primitif de fils du Soleil ". " Cela n'a pas empêché Verlaine d'être le prosélyte le plus ardent de l'œuvre de Rimbaud, son éditeur et son exégète, et de lui consacrer six articles et deux préfaces " (André Guyaux).

Au recto, un portrait de Napoléon III illustrant les vers d'un " vieux coppée "
- Napoléon III après Sedan : Verlaine a représenté l'empereur en buste, dans une pose pensive, la tête sur la main, sous les symboles de son pouvoir passé. Pour ce dessin, il s'est directement inspiré d'un cliché des photographes londoniens William et Daniel Downey montrant le monarque déchu durant son exil dans le manoir de Camden, à Chislehurst près de Londres. Dans une lettre d'octobre 1872 à Edmond Lepelletier, Verlaine évoque la diffusion à Londres de ces portraits officiels :
" aux vitrines des photographes : Stanley, Liwingstone, Badingue, Ugênie, Charognard [Napoléon III, l'impératrice Eugénie et le prince impérial] ".
- Un pastiche de François Coppée. Verlaine fut très lié au poète François Coppée : il débuta sa carrière littéraire en même temps que lui, fut comme lui rédacteur dans le périodique littéraire de Vermersch Le Hanneton, et fréquenta comme lui le dîner littéraire et artistique qui serait rebaptisé en 1869 " dîner des vilains bonshomme ". Quand Coppée rencontra la célébrité en 1869 avec le succès de sa pièce Le Passant, et qu'il fut invité chez la princesse Mathilde, il suscita chez ses jeunes amis parnassiens un sentiment de jalousie (beaucoup, comme Verlaine, vendaient mal leurs livres), un sentiment d'abandon (il cessa de fréquenter le célèbre " dîner des vilains bonhsommes ") et un sentiment de trahison : il était invité dans le salon de la princesse Mathilde alors que beaucoup de ces poètes et artistes étaient républicains. Le groupe le plus remuant, auquel appartenaient Verlaine et Rimbaud et qui se disait " zutiste ", ouvrit un album collectif sur lequel chaque membre inscrivait des pochades et obscénités, parmi lesquelles apparurent des pastiches de François Coppée sous la plume de plusieurs auteurs - dont bien sûr Verlaine et Rimbaud.
Le présent " vieux coppée " par Verlaine reprend cette pratique zutiste en caricaturant Napoléon III en exil repensant aux réussites matérielles (prudhommesques) de son règne passé : le développement du réseau ferroviaire, le maintien de taux d'emprunts bas favorables à l'investissement, et les premiers succès du Crédit mobilier des frères Péreire avant sa faillite en 1867.
Verlaine clôt son envoi sur une parodie de Baudelaire : il évoque en effet la dernière maîtresse de l'empereur, Marguerite Bellanger, en remaniant un vers du " Sonnet d'automne " de Baudelaire, " Ô ma si blanche, ô ma si froide Marguerite ? " :
" Dites, n'avez-vous pas, lecteur, l'âme attendrie
Contemplé quelquefois son image chérie ?
Tête pâle appuyée au revers de la main
[" de sa main " dans la version imprimée]
César rêve d'hier et pense au lendemain.
Il évoque les jours de gloire et d'ordre, et songe
Aux jours où le crédit n'était pas un mensonge.
Au moins, il s'attendrit sur les chemins de fer
Très-mous et sur l'emprunt inférieur au pair,
Puis, triste, il rêve, cœur qu'on nâvre et qui s'effrite,
À sa si blanche à sa si pâle Marguerite !
François Coppée
PV "

Au verso, un autoportrait illustrant un poème de jeunesse.
- Autoportrait en chérubin : Verlaine s'est représenté le visage barbu et fumant la pipe, mais ailé et auréolé, sortant d'une nuée.
- L'édition pré-originale de son poème " Des morts ". Félix Régamey avait collé sur le présent feuillet une coupure de presse extraite du journal L'Avenir du 13 novembre 1872, et Verlaine inscrivit en-dessous ce commentaire :
" Approuvés les très beaux vers de potache ci-dessus.
P. Verlaine, ex-lycéen ".
L'Avenir était l'organe des communards en exil dirigé par Eugène Vermersch, journal qui avait succédé aux ephémères Qui vive !, Vermersch-journal et L'union démocratique. Verlaine et Rimbaud habitaient alors dans une chambre prêtée par ce Vermersch qui avait été directeur du Hanneton auquel Verlaine avait collaboré. Plus tard, en 1890, Verlaine préfacerait et ferait éditer à ses frais chez Lemerre le roman de Vermersch L'Infâmie humaine.
Écrit à l'âge de dix-sept ans en mars 1861, " Des morts " est le septième poème connu de Verlaine, si l'on excepte trois pièces fragmentaires. Outre des différences de ponctuation et une coquille, la présente édition pré-originale présente les variantes non mentionnées par la Pléiade mais relevées par Steve Murphy en 1993.
" [...] Toujours ton mur en vain recrépit et lavé,
Ô maison Transnonain, coin maudit, angle infâme,
Saignera monstrueux dans mon cœur soulevé.

Quelques-uns d'entre ceux de Juillet, que le blâme
De leurs frères repus ne découragea point,
Crurent bon de montrer la candeur de leur âme [...].

Ils voulaient le devoir et le droit absolus,
Ils voulaient "la cavale indomptée et rebelle",
Le soleil sans couchant, l'Océan sans reflux.

?La République ! ils la voulaient terrible et belle,
Rouge et non tricolore, et devenaient très froids
Quant à la liberté constitutionnelle [...].

Ils gisent, vos vengeurs, à Montmartre, à Clamart,
Ou sont devenus fous au soleil de Cayenne,
Ou vivent affamés et pauvres, à l'écart [...] "
Le premier des " poèmes-actions " de Verlaine (Jacques Borel). Appartenant à la veine réaliste de son œuvre poétique, le poème rendait hommage aux victimes de la répression politique de la monarchie louis-philipparde, notamment celles de la rue Transnonain qui avait inspiré à Daumier une de ses plus saisissantes lithographies. Après l'écrasement de la Commune, " Des morts " retrouvait une actualité et paraissait d'ailleurs dans L'Avenir deux jours après une conférence de Vermersch sur le même sujet.
" Très tôt ainsi, un double mouvement habite Verlaine. Le rêve est d'abord reconnu et choisi comme "la région ou vivre" ; puis, ce rêve qui, très tôt, comme dans Le Monstre, s'achève en cauchemar, préfigure la mort et l'anéantissement du rêveur, est combattu, repoussé, nié [...]. Des morts peut être considéré comme le premier de ces poèmes-actions qui, même à l'époque des Romances sans paroles, ne cesseront de jalonner l'œuvre comme autant de dénégations opposées au courant de la rêverie, au tremblement de l'âme orpheline [...]. Ainsi, dès le début, il y a en Verlaine ce "schisme têtu" qu'un instant, à la suite de Rimbaud et à son exemple, il tentera de résoudre sans le pouvoir dans l'étonnante entreprise dont témoigne Crimen amoris " (dans Paul Verlaine, Œuvres poétiques complètes, Paris, Gallimard, Nrf, Pléiade, pp. 7-9).
- Également au verso, écrit d'une autre main que celle de Verlaine, mais biffé, une parodie obscène de La Mère Michel :
" "C'est le père Lapine [?]
qui a perdu son vit
il crie par la fenêtre..." que c'est la faute aux femmes qui... le lui ont volé. Hier soir, comme il sortait de chez Maggie... "

Verlaine dessinateur. Le poète, qui fut entre autres professeur de dessin dans un collège anglais en 1875-1876, a laissé un grand nombre de croquis, principalement satiriques et humoristiques, qui ornent essentiellement sa correspondance. Félix Régamey, dans ce même Verlaine dessinateur déclare :
" Il y eut en Verlaine, au début de sa carrière, un grand dessinateur, généralement ignoré, s'ignorant lui-même. Quiconque sait lire dans les images est frappé de la puissance d'expression exceptionnelle qui s'affirmait alors dans ses moindres croquis. " (p. 7).

Bibliographie
- BERTAUT (Julien) et Alphonse SECHE. Paul Verlaine. Paris, Louis Michaud, [vers 1920]. Reproduction p. 85 (portrait de Napoléon III).
- BORNECQUE (Jacques-Henry). Verlaine par lui-même. Paris, Le Seuil, 1966. Reproduction p. 117 (portrait de Napoléon III).
- LEFRERE (Jean-Jacques). Rimbaud. Paris, Fayard, 2001. Reproduction dans le second cahier de planches.
- REGAMEY (Félix). Verlaine dessinateur. Paris, H. Floury, 1896. Reproductions n° IV p. 41 (portrait de Napoléon III avec le " vieux coppée "), n° VI p. 45 (autoportrait à la pipe), et n° VII p. 48 (l'approbation de Verlaine). Texte transcrit pp. 45-48 (" Des morts ").
- RIMBAUD (Arthur). Œuvres complètes. Édition établie par André Guyaux, avec la collaboration d'Aurélia Cervoni. [Paris], Gallimard, Nrf, Pléiade, 2009, p. 239 et notes pp. 916-918 (édition et commentaire du dizain de Rimbaud dans l'album de Félix Régamey).
- VERLAINE (Paul). Œuvres poétiques complètes. Édition établie par Jacques Borel. Paris, Gallimard, Nrf, Pléiade, 2010, pp. 18-19 (édition du poème " Des morts "), et p. 297 (édition du poème " Dites, n'avez-vous pas ").


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