Vente « Dessins d’écrivains » - 14 février 2012 /Lot 97 PROUST, Marcel Deux personnages du faubourg Saint-Germain

  • PROUST, Marcel  Deux personnages du faubourg Saint-Germain
PROUST, Marcel
Deux personnages du faubourg Saint-Germain
Dessin original, [adressé à Reynaldo HAHN]. Encre et plume, 10, 5 x 16, 5 cm, encadrement sous verre.

Le princesse de Guermantes et le marquis de Palancy. On pourrait en effet voir, dans ces deux personnages en représentation, la princesse de Guermantes et le marquis de Palancy au théâtre, dans Le Côté de Guermantes :
" Le marquis de Palancy, le cou tendu, la figure oblique, son gros œil rond collé contre le verre du monocle, se déplaçait lentement dans l'ombre transparente et paraissait ne pas plus voir le public de l'orchestre qu'un poisson qui passe, ignorant de la foule des visiteurs curieux, derrière la cloison vitrée d'un aquarium. Par moment il s'arrêtait, vénérable, soufflant et moussu, et les spectateurs n'auraient pu dire s'il souffrait, dormait, nageait, était en train de pondre ou respirait seulement. Personne n'excitait en moi autant d'envie que lui, à cause de l'habitude qu'il avait l'air d'avoir de cette baignoire et de l'indifférence avec laquelle il laissait la princesse lui tendre des bonbons ; elle jetait alors sur lui un regard de ses beaux yeux taillés dans un diamant que semblaient bien fluidifier, à ces moments-là, l'intelligence et l'amitié, mais qui, quand ils étaient au repos, réduits à leur pure beauté matérielle, à leur seul éclat minéralogique, si le moindre réflexe les déplaçait légèrement, incendiaient la profondeur du parterre de feux inhumains, horizontaux et splendides.
Cependant, parce que l'acte de Phèdre que jouait la Berma allait commencer, la princesse vint sur le devant de la baignoire ; alors, comme si elle-même était une apparition de théâtre, dans la zone différente de lumière qu'elle traversa, je vis changer non seulement la couleur mais la matière de ses parures. Et dans la baignoire asséchée, émergée, qui n'appartenait plus au monde des eaux, la princesse cessant d'être une néréide apparut enturbannée de blanc et de bleu comme quelque merveilleuse tragédienne costumée en Zaïre ou peut-être en Orosmane ; puis quand elle se fut assise au premier rang, je vis que le doux nid d'alcyon qui protégeait tendrement la nacre rose de ses joues était, douillet, éclatant et velouté, un immense oiseau de paradis. "

Ce dessin pourrait aussi évoquer " l'atmosphère du "salon", un des lieux stratégiques du monde de Proust et de La Recherche, salon des Verdurin, salon de la princesse de Parme ou de Mme de Guermantes... " (Alain Nave).

Le plus proche ami de Marcel Proust, Reynaldo Hahn (1874-1947) fut chanteur, pianiste, compositeur, chef d'orchestre et critique musical. Familier de la famille Daudet, il chanta et joua au piano ses propres mélodies dans les salons parisiens huppés, comme ceux de la princesse Mathilde, de Madeleine Lemaire où il fit la connaissance de Marcel Proust en 1894, ou encore de Mme Catusse. Il dirigea l'Opéra de Paris à la fin de sa vie.

Les lettres illustrées de Proust à Reynaldo Hahn : entrées en possession de Marie Nordlinger, cousine de Reynaldo Hahn et amie de Proust, elles furent publiées par Philip Kolb en 1956, puis dispersées dans une vente aux enchères à l'Hôtel Drouot à Paris les 15 et 17 décembre 1958.

Les dessins de Proust sont indissociablement liés à la genèse de la Recherche : lui qui ironisait en 1913 sur son manque de " facilité pour le dessin " (lettre à Max Daireaux), le pratiqua pourtant abondamment durant son activité d'écriture.
" L'activité graphique de Proust [...] a été relativement copieuse pendant la gestation du roman [la Recherche] ; l'essentiel se concentre dans les cahiers de brouillon, entre 1908 et 1915. Ces tracés à la plume, souvent incisifs, voire cruels, privilégient la figure humaine, représentée, schématisée [...]. Un imaginaire se déploie, qui, s'il évoque immanquablement, a posteriori, certaines pages du roman imprimé, doit être appréhendé dans le contexte de son apparition. Certains dessins ont pu aiguillonner une rédaction qui les a ensuite contournés ou absorbés ; d'autres succèdent à une interruption de l'écriture, et ont manifestement servi à la relancer ; d'autres ponctuent la fin d'une unité textuelle ; d'autres, dans le rôle de signes de renvoi, balisent les différents segments d'une addition ; beaucoup se déploient comme une rêverie dans les marges [...] ; certains enfin se transforment en frontispices d'un cahier.
Indissociablement liés à la genèse de l'œuvre, ces tracés semblent d'ailleurs en traduire dans une autre écriture les mouvements fondamentaux [...]. L'étude des figures - métaphore, allusion, satire - ferait aussi apparaître des convergences avec le style de la Recherche. Il faut enfin signaler l'importance du corpus, partiellement publié des "dessindicaces" [...] : c'est ainsi que Proust appelait parfois les dessins qu'il dédiait à Reynaldo Hahn, et où, à travers le décalque, puis le détournement d'illustrations [...], il manifestait déjà en toute liberté son goût du pastiche, voire de la profanation " (Nathalie Mauriac Dyer, article " Dessins " dans le Dictionnaire Marcel Proust, Paris, Champion, 2004, pp. 297-298).

Le projet de Proust, dans ses croquis, " est critique, acide, destructeur " (Philippe Sollers).
" Rien n'est plus faux, donc, que de replacer Proust dans son époque, celle du déferlement de la photographie ou, déjà, du cinéma. La Recherche est le contraire de l'enregistrement plane, c'est un surgissement hiéroglyphique qui vient de beaucoup plus loin [...]. Tout est là, pour qui sait lire, dans le corps et les visages des vivants, lesquels, sous leurs habits temporels, continuent de jouer de très anciens rôles. Nous sommes dans une apocalypse, c'est-à-dire une révélation. Les "croquis" sont pris dans l'écriture, ils n'en sont pas séparables [...]. Proust n'est même pas un "écrivain-dessinateur" au sens de Gœthe, Hugo, Blake, Baudelaire, Artaud ou Michaux. Son projet est tout autre. Il n'a rien de "poétique", bien qu'il aboutisse à la plus violente poésie. Il est critique, acide, destructeur, éminemment moral dans son amoralité même. Surtout, il vise à désenchevêtrer les racines humaines prises dans les règnes minéral, végétal, animal. [...]. Les personnages sont souvent plusieurs en un seul qui n'en est plus un, c'est une nébuleuse " (Philippe Sollers, L'Œil de Proust, pp. 12-15).

Bibliographie
- SOLLERS (Philippe). L'œil de Proust. Paris, Stock, 1999. Reproduction p. 73.


Estimation 8 000 - 10 000 €

Vendu 12 751 €
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Lot 97

PROUST, Marcel
Deux personnages du faubourg Saint-Germain

Vendu 12 751 € [$]

PROUST, Marcel
Deux personnages du faubourg Saint-Germain
Dessin original, [adressé à Reynaldo HAHN]. Encre et plume, 10, 5 x 16, 5 cm, encadrement sous verre.

Le princesse de Guermantes et le marquis de Palancy. On pourrait en effet voir, dans ces deux personnages en représentation, la princesse de Guermantes et le marquis de Palancy au théâtre, dans Le Côté de Guermantes :
" Le marquis de Palancy, le cou tendu, la figure oblique, son gros œil rond collé contre le verre du monocle, se déplaçait lentement dans l'ombre transparente et paraissait ne pas plus voir le public de l'orchestre qu'un poisson qui passe, ignorant de la foule des visiteurs curieux, derrière la cloison vitrée d'un aquarium. Par moment il s'arrêtait, vénérable, soufflant et moussu, et les spectateurs n'auraient pu dire s'il souffrait, dormait, nageait, était en train de pondre ou respirait seulement. Personne n'excitait en moi autant d'envie que lui, à cause de l'habitude qu'il avait l'air d'avoir de cette baignoire et de l'indifférence avec laquelle il laissait la princesse lui tendre des bonbons ; elle jetait alors sur lui un regard de ses beaux yeux taillés dans un diamant que semblaient bien fluidifier, à ces moments-là, l'intelligence et l'amitié, mais qui, quand ils étaient au repos, réduits à leur pure beauté matérielle, à leur seul éclat minéralogique, si le moindre réflexe les déplaçait légèrement, incendiaient la profondeur du parterre de feux inhumains, horizontaux et splendides.
Cependant, parce que l'acte de Phèdre que jouait la Berma allait commencer, la princesse vint sur le devant de la baignoire ; alors, comme si elle-même était une apparition de théâtre, dans la zone différente de lumière qu'elle traversa, je vis changer non seulement la couleur mais la matière de ses parures. Et dans la baignoire asséchée, émergée, qui n'appartenait plus au monde des eaux, la princesse cessant d'être une néréide apparut enturbannée de blanc et de bleu comme quelque merveilleuse tragédienne costumée en Zaïre ou peut-être en Orosmane ; puis quand elle se fut assise au premier rang, je vis que le doux nid d'alcyon qui protégeait tendrement la nacre rose de ses joues était, douillet, éclatant et velouté, un immense oiseau de paradis. "

Ce dessin pourrait aussi évoquer " l'atmosphère du "salon", un des lieux stratégiques du monde de Proust et de La Recherche, salon des Verdurin, salon de la princesse de Parme ou de Mme de Guermantes... " (Alain Nave).

Le plus proche ami de Marcel Proust, Reynaldo Hahn (1874-1947) fut chanteur, pianiste, compositeur, chef d'orchestre et critique musical. Familier de la famille Daudet, il chanta et joua au piano ses propres mélodies dans les salons parisiens huppés, comme ceux de la princesse Mathilde, de Madeleine Lemaire où il fit la connaissance de Marcel Proust en 1894, ou encore de Mme Catusse. Il dirigea l'Opéra de Paris à la fin de sa vie.

Les lettres illustrées de Proust à Reynaldo Hahn : entrées en possession de Marie Nordlinger, cousine de Reynaldo Hahn et amie de Proust, elles furent publiées par Philip Kolb en 1956, puis dispersées dans une vente aux enchères à l'Hôtel Drouot à Paris les 15 et 17 décembre 1958.

Les dessins de Proust sont indissociablement liés à la genèse de la Recherche : lui qui ironisait en 1913 sur son manque de " facilité pour le dessin " (lettre à Max Daireaux), le pratiqua pourtant abondamment durant son activité d'écriture.
" L'activité graphique de Proust [...] a été relativement copieuse pendant la gestation du roman [la Recherche] ; l'essentiel se concentre dans les cahiers de brouillon, entre 1908 et 1915. Ces tracés à la plume, souvent incisifs, voire cruels, privilégient la figure humaine, représentée, schématisée [...]. Un imaginaire se déploie, qui, s'il évoque immanquablement, a posteriori, certaines pages du roman imprimé, doit être appréhendé dans le contexte de son apparition. Certains dessins ont pu aiguillonner une rédaction qui les a ensuite contournés ou absorbés ; d'autres succèdent à une interruption de l'écriture, et ont manifestement servi à la relancer ; d'autres ponctuent la fin d'une unité textuelle ; d'autres, dans le rôle de signes de renvoi, balisent les différents segments d'une addition ; beaucoup se déploient comme une rêverie dans les marges [...] ; certains enfin se transforment en frontispices d'un cahier.
Indissociablement liés à la genèse de l'œuvre, ces tracés semblent d'ailleurs en traduire dans une autre écriture les mouvements fondamentaux [...]. L'étude des figures - métaphore, allusion, satire - ferait aussi apparaître des convergences avec le style de la Recherche. Il faut enfin signaler l'importance du corpus, partiellement publié des "dessindicaces" [...] : c'est ainsi que Proust appelait parfois les dessins qu'il dédiait à Reynaldo Hahn, et où, à travers le décalque, puis le détournement d'illustrations [...], il manifestait déjà en toute liberté son goût du pastiche, voire de la profanation " (Nathalie Mauriac Dyer, article " Dessins " dans le Dictionnaire Marcel Proust, Paris, Champion, 2004, pp. 297-298).

Le projet de Proust, dans ses croquis, " est critique, acide, destructeur " (Philippe Sollers).
" Rien n'est plus faux, donc, que de replacer Proust dans son époque, celle du déferlement de la photographie ou, déjà, du cinéma. La Recherche est le contraire de l'enregistrement plane, c'est un surgissement hiéroglyphique qui vient de beaucoup plus loin [...]. Tout est là, pour qui sait lire, dans le corps et les visages des vivants, lesquels, sous leurs habits temporels, continuent de jouer de très anciens rôles. Nous sommes dans une apocalypse, c'est-à-dire une révélation. Les "croquis" sont pris dans l'écriture, ils n'en sont pas séparables [...]. Proust n'est même pas un "écrivain-dessinateur" au sens de Gœthe, Hugo, Blake, Baudelaire, Artaud ou Michaux. Son projet est tout autre. Il n'a rien de "poétique", bien qu'il aboutisse à la plus violente poésie. Il est critique, acide, destructeur, éminemment moral dans son amoralité même. Surtout, il vise à désenchevêtrer les racines humaines prises dans les règnes minéral, végétal, animal. [...]. Les personnages sont souvent plusieurs en un seul qui n'en est plus un, c'est une nébuleuse " (Philippe Sollers, L'Œil de Proust, pp. 12-15).

Bibliographie
- SOLLERS (Philippe). L'œil de Proust. Paris, Stock, 1999. Reproduction p. 73.


Estimation 8 000 - 10 000 €

Vendu 12 751 €
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Détails de la vente

Vente : 2129
Date : 14 févr. 2012 14:30

Contact

Benoît Puttemans
Tél.
bputtemans@artcurial.com

« Dessins d’écrivains » Collection Pierre et Franca Belfond