Vente « Dessins d’écrivains » - 14 février 2012 /Lot 15 CÉLINE, Louis-Ferdinand Trois-mâts

  • CÉLINE, Louis-Ferdinand  Trois-mâts
CÉLINE, Louis-Ferdinand
Trois-mâts
Dessin original, signé et daté en bas à droite " L. F. Céline. oct. 36 ". Fusain, 47 x 58 cm, plis marqués avec ruptures, encadrement sous verre.

Élégant trois-mâts voguant sur mer houleuse. Céline a également dessiné un trident près de sa signature, comme celui de Neptune, le dieu âgé de Scandale aux abysses (conçu dès 1931 et publié en 1950) qui peste contre la marine à vapeur moderne.

Céline a laissé très peu de dessins, dont de rarissimes marines, bien qu'il ait beaucoup voyagé par bateau pour se rendre en Angleterre, en Afrique, aux États-Unis..., et bien qu'il ait émaillé de croquis quelques lettres, principalement de jeunesse. Il a ainsi illustré d'un trois mâts une missive à ses parents, écrite en septembre 1907 depuis son école allemande de Diepholz, en Allemagne : " Sur ta carte... il y a le Diabolo [un des deux bateaux que possédaient sa famille]. J'ai fait 2 dessins qui ne sont pas trop mal ". En 1939, encore, alors qu'il venait de se faire engager comme médecin militaire sur le Chella qui faisait la liaison Marseille-Casablanca, il dessine son " rafiot " à vapeur dans une lettre de décembre 1939 adressée à son ami Gen Paul.

À l'écoute des passions maritimes familiales et amicales. Dans Mort à crédit (1936), Céline évoque les rêves déçus de son père qui aurait voulu faire son service dans la marine et parlait souvent de bateaux : " Au Havre, qu'il était né. Il savait tout sur les navires. Un nom lui revenait souvent, celui du capitaine Dirouane, qui commandait la Ville-de-Troie. Il l'avait vu son bateau, s'en aller, décoller du bassin de la Barre. Il était jamais revenu. Il s'était perdu corps et biens au large de Floride. "Un magnifique trois-mâts barque !" ". Céline parle encore d'un oncle qu'il nomme Arthur : " Il dessinait des bateaux sur sa grande planche, sous la lucarne, des yachts en pleine écume, c'était lui son genre avec des mouettes tout autour ". De même, il raconte comment un camarade d'enfance l'initia à Dieppe au monde maritime : " Il m'a appris tous les détails et leurs gréements et leurs misaines... Les trois-mâts barques... Les carrés... Les trois-mâts goélettes... Je m'intéressais avec passion. "

Flots et bateaux, " prédilections de la sensibilité célinienne " (Henri Godard). Ces prédilections s'expriment au plus juste dans le roman Guignol's band (1944), dont d'ailleurs le frontispice est une photographie de proue de vieux navire à voile :
" Guignol's band est le livre de Londres, de son brouillard, de son fleuve, du mouvement des bateaux sur ce fleuve et de leur accostage à quai : toutes prédilections de la sensibilité célinienne [...]. On est là aux antipodes non seulement des passages furieux des pamphlets mais aussi de la majeure partie des autres romans. Dans cette première partie de Guigol's band, Céline est tout entier, durablement, du côté du pôle positif de la sensibilité au monde " (Henri Godard, Céline, Paris, Gallimard, 2011, pp. 335-336)
Céline se livre ainsi dans Guignol's band à des aveux intimes sur cette passion pour la navigation :
" Je suis tenté dès que je vois de l'eau... La plus petite raison ça va !... Je ferais le tour du bassin des Tuileries au moindre prétexte ! dans un verre de montre si j'étais mouche un tout petit peu... n'importe quoi pour naviguer ! Je traverse tous les ponts pour des riens... Je voudrais que toutes les routes soient des fleuves... C'est l'envoûtement... l'ensorcellerie... c'est le mouvement de l'eau... " (Guignol's band I).
" Le ciel... L'eau grise... les rives mauves... tout est caresses... et l'un dans l'autre, ne se commande... doucement entraînés à ronde, à lentes voltes et tourbillons, vous vous charmez toujours plus loin vers d'autres songes... tout à périr à beaux secrets, vers d'autres mondes qui s'apprêtent en voiles et brumes à grands dessins pâles et flous, parmi les mousses à la chuchote... Me suivez-vous ? " (Guignol's band I).

Le lyrisme et la mer. Dans ses Entretiens avec le professeur Y (1955) Céline associe la mer au lyrisme (le vrai, celui qui laisse " plus qu'à poil !... à vif !... "), ce lyrisme par lequel il attribue au personnage de Sophie dans Voyage au bout de la nuit " la démarche des grands êtres d'avenir que la vie porte ambitieuse et légère encore vers de nouvelles façons d'aventures... Trois-mâts d'allégresse tendre, en route pour l'Infini ". Déjà le 10 juillet 1916, il avait avoué dans une lettre d'Afrique à son amie Simone Saintu : " Je devrais remonter vers la forêt . - Mais la mer est si belle, qu'elle me retient indûment sur ses bords. Il fait si beau [...]. Je suis un instant absolument, exclusivement, parfaitement heureux. " Et en août 1935, il écrivait encore son enthousiasme au peintre Henri Mahé : " J'ai vu en Baltique des quantités de voiliers 3 et 4 mâts fantastiques. La voile là-bas garde toute sa faveur. Plus une au Havre ! "

Le délire et la mer. Les métaphores maritimes permettent aussi à Céline de suggérer la violence, celle houleuse de la vie, ou celle destructrice de la guerre : le bombardement de la Butte et de la banlieue parisienne dans Féerie pour une autre fois II (1954) orchestre comme une gigantesque tempête océanique. Les navigations du Voyage au bout de la nuit (1932) s'élèvent au rang d'épopées délirantes : la traversée vers l'Afrique sur l'Amiral-Bragueton, et la traversée vers New York sur l'Infanta-Combitta, " une belle galère, ma foi, je l'avoue, haute de bords, bien ramée, couronnée de jolies voiles pourpres ". Michel Beaujour a souligné cette magie épique : " Magie d'un bateau à voile imaginé ? La magie ne joue que parce qu'elle conjugue les deux éléments les plus valorisés de l'univers de Céline : le délire littéraire et la marine à voile, le délire et la mer " (" La Quête du délire ", dans Louis-Ferdinand Céline, cahier de L'Herne n° 3, 1963, p. 282).

Les navires de l'imaginaire célinien. Dans son avant-propos du Voyage au bout de la nuit, Céline déclare que " Voyager, c'est bien utile, ça fait travailler l'imagination. Tout le reste n'est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force. " Si de fait Bardamu, Robinson, Sophie et Madelon se font photographier dans Voyage au bout de la nuit sur un faux paquebot en carton à la fête foraine des Batignolles, en revanche les vrais navires peuvent apporter ou emporter avec eux les espoirs, les souvenirs et les histoires :
" De loin, le remorqueur a sifflé ; son appel a passé le pont, encore une arche, une autre, l'écluse, un autre pont, loin, plus loin… Il appelait vers lui toutes les péniches du fleuve toutes, et la ville entière, et le ciel et la campagne, et nous, tout qu'il emmenait, la Seine aussi, tout, qu'on n'en parle plus. " Dans le cimetière de Meudon, sur la tombe de Céline, est gravée la silhouette d'un voilier à trois mâts.

Provenance
Le restaurateur Raymond Bois : en échange de repas, Céline lui offrit des livres et le présent dessin.

Bibliographie
- GODARD (Henri). Un autre Céline. De la fureur à la féérie. Paris, Textuel, 2008. Reproduction p. 77.

Estimation 8 000 - 10 000 €

Vendu 10 201 €
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Lot 15

CÉLINE, Louis-Ferdinand
Trois-mâts

Vendu 10 201 € [$]

CÉLINE, Louis-Ferdinand
Trois-mâts
Dessin original, signé et daté en bas à droite " L. F. Céline. oct. 36 ". Fusain, 47 x 58 cm, plis marqués avec ruptures, encadrement sous verre.

Élégant trois-mâts voguant sur mer houleuse. Céline a également dessiné un trident près de sa signature, comme celui de Neptune, le dieu âgé de Scandale aux abysses (conçu dès 1931 et publié en 1950) qui peste contre la marine à vapeur moderne.

Céline a laissé très peu de dessins, dont de rarissimes marines, bien qu'il ait beaucoup voyagé par bateau pour se rendre en Angleterre, en Afrique, aux États-Unis..., et bien qu'il ait émaillé de croquis quelques lettres, principalement de jeunesse. Il a ainsi illustré d'un trois mâts une missive à ses parents, écrite en septembre 1907 depuis son école allemande de Diepholz, en Allemagne : " Sur ta carte... il y a le Diabolo [un des deux bateaux que possédaient sa famille]. J'ai fait 2 dessins qui ne sont pas trop mal ". En 1939, encore, alors qu'il venait de se faire engager comme médecin militaire sur le Chella qui faisait la liaison Marseille-Casablanca, il dessine son " rafiot " à vapeur dans une lettre de décembre 1939 adressée à son ami Gen Paul.

À l'écoute des passions maritimes familiales et amicales. Dans Mort à crédit (1936), Céline évoque les rêves déçus de son père qui aurait voulu faire son service dans la marine et parlait souvent de bateaux : " Au Havre, qu'il était né. Il savait tout sur les navires. Un nom lui revenait souvent, celui du capitaine Dirouane, qui commandait la Ville-de-Troie. Il l'avait vu son bateau, s'en aller, décoller du bassin de la Barre. Il était jamais revenu. Il s'était perdu corps et biens au large de Floride. "Un magnifique trois-mâts barque !" ". Céline parle encore d'un oncle qu'il nomme Arthur : " Il dessinait des bateaux sur sa grande planche, sous la lucarne, des yachts en pleine écume, c'était lui son genre avec des mouettes tout autour ". De même, il raconte comment un camarade d'enfance l'initia à Dieppe au monde maritime : " Il m'a appris tous les détails et leurs gréements et leurs misaines... Les trois-mâts barques... Les carrés... Les trois-mâts goélettes... Je m'intéressais avec passion. "

Flots et bateaux, " prédilections de la sensibilité célinienne " (Henri Godard). Ces prédilections s'expriment au plus juste dans le roman Guignol's band (1944), dont d'ailleurs le frontispice est une photographie de proue de vieux navire à voile :
" Guignol's band est le livre de Londres, de son brouillard, de son fleuve, du mouvement des bateaux sur ce fleuve et de leur accostage à quai : toutes prédilections de la sensibilité célinienne [...]. On est là aux antipodes non seulement des passages furieux des pamphlets mais aussi de la majeure partie des autres romans. Dans cette première partie de Guigol's band, Céline est tout entier, durablement, du côté du pôle positif de la sensibilité au monde " (Henri Godard, Céline, Paris, Gallimard, 2011, pp. 335-336)
Céline se livre ainsi dans Guignol's band à des aveux intimes sur cette passion pour la navigation :
" Je suis tenté dès que je vois de l'eau... La plus petite raison ça va !... Je ferais le tour du bassin des Tuileries au moindre prétexte ! dans un verre de montre si j'étais mouche un tout petit peu... n'importe quoi pour naviguer ! Je traverse tous les ponts pour des riens... Je voudrais que toutes les routes soient des fleuves... C'est l'envoûtement... l'ensorcellerie... c'est le mouvement de l'eau... " (Guignol's band I).
" Le ciel... L'eau grise... les rives mauves... tout est caresses... et l'un dans l'autre, ne se commande... doucement entraînés à ronde, à lentes voltes et tourbillons, vous vous charmez toujours plus loin vers d'autres songes... tout à périr à beaux secrets, vers d'autres mondes qui s'apprêtent en voiles et brumes à grands dessins pâles et flous, parmi les mousses à la chuchote... Me suivez-vous ? " (Guignol's band I).

Le lyrisme et la mer. Dans ses Entretiens avec le professeur Y (1955) Céline associe la mer au lyrisme (le vrai, celui qui laisse " plus qu'à poil !... à vif !... "), ce lyrisme par lequel il attribue au personnage de Sophie dans Voyage au bout de la nuit " la démarche des grands êtres d'avenir que la vie porte ambitieuse et légère encore vers de nouvelles façons d'aventures... Trois-mâts d'allégresse tendre, en route pour l'Infini ". Déjà le 10 juillet 1916, il avait avoué dans une lettre d'Afrique à son amie Simone Saintu : " Je devrais remonter vers la forêt . - Mais la mer est si belle, qu'elle me retient indûment sur ses bords. Il fait si beau [...]. Je suis un instant absolument, exclusivement, parfaitement heureux. " Et en août 1935, il écrivait encore son enthousiasme au peintre Henri Mahé : " J'ai vu en Baltique des quantités de voiliers 3 et 4 mâts fantastiques. La voile là-bas garde toute sa faveur. Plus une au Havre ! "

Le délire et la mer. Les métaphores maritimes permettent aussi à Céline de suggérer la violence, celle houleuse de la vie, ou celle destructrice de la guerre : le bombardement de la Butte et de la banlieue parisienne dans Féerie pour une autre fois II (1954) orchestre comme une gigantesque tempête océanique. Les navigations du Voyage au bout de la nuit (1932) s'élèvent au rang d'épopées délirantes : la traversée vers l'Afrique sur l'Amiral-Bragueton, et la traversée vers New York sur l'Infanta-Combitta, " une belle galère, ma foi, je l'avoue, haute de bords, bien ramée, couronnée de jolies voiles pourpres ". Michel Beaujour a souligné cette magie épique : " Magie d'un bateau à voile imaginé ? La magie ne joue que parce qu'elle conjugue les deux éléments les plus valorisés de l'univers de Céline : le délire littéraire et la marine à voile, le délire et la mer " (" La Quête du délire ", dans Louis-Ferdinand Céline, cahier de L'Herne n° 3, 1963, p. 282).

Les navires de l'imaginaire célinien. Dans son avant-propos du Voyage au bout de la nuit, Céline déclare que " Voyager, c'est bien utile, ça fait travailler l'imagination. Tout le reste n'est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force. " Si de fait Bardamu, Robinson, Sophie et Madelon se font photographier dans Voyage au bout de la nuit sur un faux paquebot en carton à la fête foraine des Batignolles, en revanche les vrais navires peuvent apporter ou emporter avec eux les espoirs, les souvenirs et les histoires :
" De loin, le remorqueur a sifflé ; son appel a passé le pont, encore une arche, une autre, l'écluse, un autre pont, loin, plus loin… Il appelait vers lui toutes les péniches du fleuve toutes, et la ville entière, et le ciel et la campagne, et nous, tout qu'il emmenait, la Seine aussi, tout, qu'on n'en parle plus. " Dans le cimetière de Meudon, sur la tombe de Céline, est gravée la silhouette d'un voilier à trois mâts.

Provenance
Le restaurateur Raymond Bois : en échange de repas, Céline lui offrit des livres et le présent dessin.

Bibliographie
- GODARD (Henri). Un autre Céline. De la fureur à la féérie. Paris, Textuel, 2008. Reproduction p. 77.

Estimation 8 000 - 10 000 €

Vendu 10 201 €
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Détails de la vente

Vente : 2129
Date : 14 févr. 2012 14:30

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« Dessins d’écrivains » Collection Pierre et Franca Belfond