Un dragon d’Émile Gallé de passage chez Artcurial
 

À l’occasion de la vente Art Nouveau / Art Déco le 21 mai prochain, un magnifique Dragon héraldique ainsi qu’une sélection d’objets d’Emile Gallé seront présentés aux enchères.

 

 

 

 

Emile Gallé
Émile Gallé (1846-1904)
Dragon héraldique, 1894
Estimation : 200 000 - 300 000 €

« Maître incontesté de la flore et de la faune qu’il excelle à retranscrire à l’infini dans ses œuvres en verre et son mobilier sculpté, Émile Gallé est un génie de son temps. Chef de file de l’École de Nancy, et chimiste réputé pour ses explorations de matériaux, il ne cesse de vouloir se dépasser et «impose par avance […] à la matière ondoyante et diverse, les qualités qu’il [lui] convienne qu’elle ait pour se plier, elle et ses colorations, ses arrangements, à incarner [ses] rêves, [son] dessein »1. Cette retranscription du réel n’empêche pas Émile Gallé d’aborder le thème des animaux dérangeants ou fantastiques, comme ici avec notre dragon aux ailes repliées. Animal terrestre et aérien, celui-ci revêt de multiples fonctions au travers des civilisations et du temps, comme dans la Grèce antique où il a une fonction de protecteur de trésors.

 

C’est un animal qui illustre au mieux l’art de la cristallerie d’Émile Gallé, représentant à la fois la terre dont est issu le verre le composant, l’air qui par réaction chimique créé des explosions de couleurs donnant tant de vie à l’animal et le feu dont il nait. Il est très inspiré dans sa forme et dans son rendu de l'aiguière en cristal de roche de l'Atelier Sarachi conservée au Musée du Louvre2. Nous pouvons aussi le rapprocher d'un autre dragon des collections du Louvre3, provenant de la collection du Cardinal Mazarin puis de celle de Louis XIV, entièrement sculpté dans du jaspe datant de la fin du XVIe siècle. Ses différentes parties en verre et non en pierre sont également reliées non pas par de l’argent doré ou de l’or émaillé comme sur celui du Louvre mais par des bagues de métal émaillé à petits cabochons imitant des pierres précieuses. Alors que sur celui du Louvre, un médaillon portant inscription d’un message destiné au bénéficiaire de l’objet est fixé au centre du couvercle, sur le dragon d’Émile Gallé le message se trouve autour du cou de l’animal «Ainsi me devez tenir en vo servage», émaillé violet sur un fond blanc rehaussé de dorure, laissant vierge le blason sur le poitrail de l’animal. Cette devise fait référence à la fonction protectrice de l’animal dans la tradition de la Grèce antique, protecteur du trésor qu’il renferme, de l’odeur contenu dans l’urne et scellée par des ailes repliées formant couvercle, rappelant le poème «Le Flacon» (Les Fleurs du Mal) de Charles Baudelaire4 : «Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient, D’où jaillit toute vive une âme qui revient».

 

Emile Gallé

Cette devise rattache le dragon au meuble pour lequel il est créé et exposé vraisemblablement pour la toute première fois en juin 1894 lors de l’Exposition d’Arts Décoratifs dans les galeries de la salle Poirel à Nancy. Organisée par Charles André, important architecte nancéen, cette exposition qui réunit plus de soixante-dix exposants marque le début de l’Alliance Provinciale des Industries d’Art de Lorraine, dont Émile Gallé sera président, future École de Nancy. Jules Rais dans son article du 29 juillet 18945 de La Lorraine – Artiste présente les œuvres exposés par Émile Gallé, les meubles dans un premier temps, puis les pièces de cristalleries toutes réalisées dans son nouveau four verrier de Nancy. Disposé en haut d’une tige d’églantier de la commode «Les Parfums d’autrefois», un animal trône, seul au-dessus de cette flore lorraine, enfermant des arômes concentrés d’autrefois, comme du réséda gaude, de la lavande, de la verveine rose et purpurine ou de la reine des bois. Démontrant le tour de force du maître verrier dans sa réussite à recréer des matières précieuses tel le jaspe ou l’agate et sa palette de couleurs infinies de cristal, il le décrit de la manière suivante : « Il y a des roses de muqueuses – ces souples diclytras feuillus d’argent - ; des roses agatisés qui bariolent un oiseau de jade dont la fidélité confie : «Ainsi me devez tenir en servage» ; des roses éclatants de fleurs de cerisier ; des roses tendres de source claire qui berce l’extase des nymphéas blancs …». Grâce à cette devise, nous supposons que cet «oiseau de jade» pourrait être notre dragon, avec ses reflets roses et ce même adage autour du cou. De cette exposition de 1894 restera une photographie de la console et de ses cristalleries qu’Émile Gallé enverra à la Société Nationale des Beaux-Arts afin qu’il la reproduise dans leur catalogue6 édité en 1895 à l’occasion de l’exposition à laquelle il participe et qui ouvre ses portes le 25 avril 1895.

 

En août 1895, Louis de Fourcaud7 commente les envois au Salon et il décrit deux dragons héraldiques bien qu’un seul ne soit visible sur la planche hors texte qui accompagne l’article et qui reprend la photo du catalogue du Salon : «Pour ce qui est des objets en cristal ou en verre, urnes, vases, bols, gourdes, coupes et le reste, demi opaques ou translucides, ils offrent au regard des voluptés de tons roses et violets, jaunes et bleus, bleuâtres et rouges, marbrés ou éclaboussées parfois d’oxydations imprévues, et des caresses de ciselures, des contrastes de mouvantes fluidités et de rudesses d’une indicible séduction. Plus simples sont les formes, plus précieux nous paraît l’art. Deux pièces imitant des dragons héraldiques sentent plus que de raison l’objet d’art de cabinet, selon la tradition et l’habitude. Nous ne voudrions pas voir M. Gallé s’engager dans la voie des ressouvenirs de musée. Cependant, jamais œuvre de son fait ne va sans particularité captivante. Par exemple, aux replis des formes de cristal de ces dragons, se coulent des trainées vermeilles à demi essuyées, à demi saignantes, et de la plus spirituelle invention.» L’article ne nous dit pas si les dragons forment une paire ou si le deuxième comporte une autre devise mais nous imaginons mal Émile Gallé réaliser deux pièces de cette importance avec une devise et une couleur identique, lui dont la palette et l’inspiration sont si multiples.

 

Afin de préparer le Salon de 1895, Émile Gallé envoie à M. Daigueperce, directeur de son dépôt parisien, des instructions très claires sur la manière de monter la console d’entre fenêtres «Les Parfums d’Autrefois» et la façon de positionner les cristalleries dessus, il lui demande même de retirer de la vente du magasin parisien «un dragon» (inventorié sous le n°27004) afin de pouvoir l’exposer au Salon8. Il précisera dans une autre lettre du 11 avril 18959 que le dragon doit être positionné de trois-quarts ou de biais sur la console. Le reste de la correspondance consultée ne reparle pas de ce qu’il advient des deux dragons de 1895 mentionnés par Louis de Fourcaud mais la liste accompagnant l’envoi du 9 mai 190010 au dépôt parisien pour l’Exposition Universelle fait mention d’un dragon sous le n°149. Émile Gallé ne fera pas de liste précise de ses envois pour l’Exposition Universelle afin « d’éviter les singeries qu’on fait, et de ma manière et de mon style même »11 mais il éditera un petit catalogue avec un plan aidant le visiteur à retrouver sa production, éparpillée en six emplacements.

 

Toujours présenté sur la console Les Parfums d’Autrefois à laquelle il est intimement lié, tout nous porte à croire que le dragon exposé en 1894 à la galerie Poirel de Nancy soit celui exposé en 1895 au Salon des Beaux-Arts de Paris et également celui que nous présentons aujourd’hui qui a figuré à l’Exposition Universelle de 1900. Pour une exposition de cette ampleur, si le maître-verrier avait dû réaliser à nouveau la pièce pour l’exposer sur la console, il y aurait la mention «Réédit» sous l’œuvre, ce qui n’est pas le cas et nous conduit donc à penser que notre dragon est bien celui présenté en 1894 et 1895. »

 

Amélie Marcilhac
Avril 2019

 

 

 

 

1. Émile Gallé, Notice remise au jury sur la fabrication des verreries et cristaux de luxe, Nancy, 1889.
2. Inventaire n°MR324 du Musée du Louvre à Paris.
3. Inventaire n°OA39 du Musée du Louvre à Paris.
4. Charles Baudelaire, Spleen et Idéal, Les Fleurs du Mal, Paris, 1861, p. 51-52.
5. Jules Rais, «L’art décoratif et industriel en Lorraine, La Lorraine – Artiste, 29 juillet 1894.
6. lettre d’Émile Gallé en date du 5 avril 1895 à M. Daigueperce, directeur de la société de vente Gallé à Paris, conservé dans les archives de Félix Marcilhac.
7. Louis de Fourcaud, Les Arts Décoratifs aux Salons de 1895 (troisième article), « Revue des Arts Décoratifs », Paris, août 1895.
8. Lettre d’Émile Gallé en date du 5 avril 1895 à M. Daigueperce, directeur de la société de vente Gallé à Paris, conservé dans les archives de Félix Marcilhac.
9. Lettre d’Émile Gallé en date du 11 avril 1895 à M. Daigueperce, conservé dans les archives privées de Félix Marcilhac, Paris.
10. Archives privées Félix Marcilhac, Paris.
11. Archives privées Félix Marcilhac, Paris.

 

 

 

 

Informations
Expositions publiques à Paris :
Vendredi 17 mai, de 11h à 18h
Samedi 18 mai, de 11h à 18h
Lundi 20 mai, de 11h à 18h
 

Vente aux enchères à Paris
Mardi 21 mai 2019 à 20h

Consulter le Catalogue

 

Contact vente
Cécile Tajan
Tél. +33 1 42 99 20 80

 

Contact actualités
Carine Decroi