Roméo, une histoire de séduction

 

Lit
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À la fin des années soixante, une nouvelle tendance s’impose dans la décoration : confronter les chefs-d’œuvre de la tradition et les grands classiques du design, faire voisiner les marqueteries les plus subtiles et les matériaux les plus rigoureux.

 

En 1963, Charles Sevigny installe au « Moulin des Corbeaux » pour Yves Vidal, fondateur de Knoll Paris, les incunables de Mies van der Rohe, Marcel Breuer ou Harry Bertoia présentés sur fond de boiseries anciennes ou de tapisseries d’Aubusson. Dans la même lignée, François Catroux accroche sur un vaste panneau d’inox brossé un cartel en bronze doré du XVIIIe siècle avec son rhinocéros. La peinture abstraite ajoute sa note, un Mark Rothko sur une console rocaille en bois doré, voilà qui donne le ton. Les grands collectionneurs demandent à leurs décorateurs de relooker leurs intérieurs. Jean-François Daigre et Valerian Rybar pour Jean et São Schlumberger, Charles Sévigny pour Hubert de Givenchy, rue Fabert, Serge Robin chez Jansen, agrémentent les intérieurs élégants de tables, étagères ou de luminaires en inox et plexiglas, terme alors élégamment francisé en « plexiglace ».

 

C’est dans cet esprit de confrontation que Claude Dalle crée Roméo en 1974 et ouvre sa première galerie à la proue du Faubourg Saint-Antoine et de la rue de Charenton. De la place de la Bastille la gigantesque enseigne bleue de Roméo indiquait l’entrée du noble Faubourg, celui de l’artisanat d’art que Dalle, enfant de la balle, connaissait bien. « De parents latins, mère corse, père vénitien, véritable enfant du Faubourg Saint-Antoine dans lequel je suis né, mes premiers jeux se sont passés dans les copeaux de bois de l’atelier de mon père qui était ébéniste rue Saint-Nicolas ». Il se souvenait encore avec émotion des « ébénistes qui venaient de la banlieue parisienne vendre dans le Faubourg avec leurs voitures à bras ». Un Faubourg dont le prestige et l’histoire étaient rappelés en tête de tous les catalogues de la maison : de Louis XI faisant droit à la requête de l’aristocratique Abbesse de Saint-Antoine-des-Champs à l’installation au XIXe siècle des grandes maisons Mercier, Jansen, Sormani ou encore Guérin dont Claude Dalle fera Roméo. Roméo installé depuis sur les Champs-Elysées pour y accueillir une clientèle internationale.

 

Projet maison roméo
Projet de décor de la Maison Roméo
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Parmi les vedettes des catalogues Roméo, André-Charles Boulle et ses célèbres marqueteries ainsi que les grands ébénistes du XVIIIe siècle dont les chefs-d’œuvre revus par Linke ou d’autres grandes maisons du XIXe siècle : le médaillier de Gaudreau du cabinet intérieur de Louis XV, la commode en marqueterie de laque de René Dubois de la Wallace Collection, la commode de Riesener du château de Fontainebleau. Lits à la Duchesse ou à baldaquin, bureaux Mazarin, bergères et tables en pierres dures « à la florentine » sont les archétypes copiés, déclinés et réinterprétés, adaptés « sur mesure » dans de nouveaux matériaux.

 

Dans les années soixante-dix, c’est la redécouverte de l’Art Déco avec la vente Jacques Doucet et la floraison des galeries spécialisées à Saint-Germain-des-Prés. Roméo suit le mouvement en réinterprétant les grands classiques de Ruhlmann, Dominique ou Leleu ; innovant avec le canapé Arletty et évoquant même les années trente avec ce guéridon au piètement de palmes mi Serge Roche mi Emilio Terry. Il n’échappera pas non plus au post-modernisme des années quatre-vingts avec le fauteuil Arizona qui mêle avec désinvolture loupe de frêne, fer forgé et bronze doré, ou la table de salle à manger Vénus qui réinterprète avec ironie le thème de la colonne piètement. Ces dernières années, Claude Dalle céda même aux fantaisies de Royal Stranger dont les métastases cubistes mettent à mal la forme du meuble.

 

En contrepoint de ces reprises stylistiques abondent les créations modernistes en inox, laiton ou méthacrylate. Tables, paravents, bouts de canapés géométriques ou classiques minimalistes : colonnes tronquées transparentes, chaises curules en acier. Typiques « Roméo » : des éléments architecturaux aux cocasses inversions des formes, pilastres, corniches en miroir structurent les volumes ou composent armoires, bibliothèques et consoles.

 

Claude Dalle n’hésitait pas à inclure dans ses collections des objets d’autres maisons comme cette série de cabinets en laque et miroir sur piètement de fer forgé Athéna, Dionysos, Diwan ou Taba, des lampes modelées en bronze doré de la maison Fondica, des chaises modernistes de Jean Charles, ou encore, dans le même esprit d’acier, des paravents aux tubes en section carrée.

 

Mais la collaboration la plus spectaculaire est avec Versace dont on connaît le goût pour le néo-classicisme italien répandu à profusion dans ses villas du lac de Côme et de Miami, et édité sous le signe de la Méduse en tissus, coussins, porcelaines, luminaires, surtouts de table, obélisques et vides poches en marbre. Ses canapés et poufs aux opulentes passementeries avaient tout pour plaire à Dalle. Ils avaient aussi un goût commun pour les publicités suggestives. Roméo sera le diffuseur officiel en France de la collection Home Signature et des tissus Versace qu’il utilisera pour ses propres canapés ou lits. Faisant même de la célèbre Méduse, hommage à André-Charles, le centre de nouvelles marqueteries Boulle en laque.

 

Projet maison roméo
Projet de décor de la Maison Roméo
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Cette confrontation des styles et d’un contemporain atemporel, ces juxtapositions d’exubérance tapissière et de rigueur ne pouvaient que séduire une clientèle sensible à ce mixage des références lui permettant de se retrouver chez elle aussi bien dans un hôtel de Pékin que dans une villa de Miami. Ces intérieurs du « Numéro 1 de la décoration internationale » se trouvent en effet dans le monde entier : Hotel Legendale à Beijing, palaces à Abou Dhabi, penthouses à San Diego, villas à Palm Beach, Budapest, Miami, Saint-Pétersbourg. Il n’est pas d’endroit mythique qui échappe à Roméo. Difficile de se repérer : cette chambre à l’époustouflant baldaquin et aux opulents capitons est-elle à Pékin, Dakar ou sur trois étages Avenue Foch ? On imagine des scénarios, des aventures, des retrouvailles au bout du monde dans un décor semblable. Univers interchangeable habité par des Présidents africains, des Princes émiratis ou saoudiens, des dealers russes, des vedettes dont on chuchote les noms. L’écran coffret en loupe d’orme contenant le célèbre gant à paillettes de Michael Jackson a t’il été créé par Roméo ?

 

Monde de la politique, des grandes affaires internationales et de discrets réseaux que connaissait bien Gérard de Villiers dont les SAS sont scandés de torrides scènes de séduction dans des intérieurs Roméo. Dans Loi martiale à Kaboul, Alexandra, sous le charme de Malko « s’agenouilla au bord du grand lit Tiffany acheté chez Roméo. Vraiment fait pour faire l’amour ». Dans Pacte avec le diable, c’est Malko qui prend l’initiative « sur un coin du canapé en lézard rouge de Roméo ». L’héroïne de La Manip du Karin A, est, quant à elle, fière de son piège à mâles : « Perla arrivait à dépenser 50 000 dollars par mois dans les boutiques de luxe de Beyrouth. À eux seuls, les meubles de sa chambre, achetés chez Roméo à Paris, avaient coûté le double ». Nul doute que les canapés Esméralda ou Shéhérazade de Roméo, et leurs exubérantes passementeries, où abondent cartisanes et glands, galons et passepoils, invitent à ces folies. Le canapé signé « Alain Delon » ajoute une note cinématographique à ces audacieux scénarios.

Scènes qui n’étaient pas pour déplaire à Claude Dalle qui avait adopté le nom de Roméo pour son potentiel de séduction : « C’est un nom qui appelle l’amour et que l’on mémorise facilement. Et dans l’ameublement, ce sont toujours les femmes qui choisissent. C’est à elles que je m’adresse. ». Mais Dalle s’adressait aussi à tous les Roméo du monde comme en témoignent les publicités dans Vogue où de voluptueuses créatures mettent en valeur les rotondités des lits et canapés. L’une d’entre elles pose même sans façon sur le plateau transparent d’une table basse sous le regard extasié des deux maures qui forment le piètement. Qu’en serait-il aujourd’hui ?

 

bureau picasso
Bureau Picasso par Roméo
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Depuis vingt ans, la gentrification a chassé les derniers artisans, leurs ateliers ont été convertis en loft et les pavements des cités ont été « végétalisés ». Le quartier de la Bastille est devenu un lieu de rencontres et de divertissement et il faut relire Facino Cane de Balzac ou Les Misérables de Hugo si l’on veut retrouver un peu l’esprit et les mœurs de ces rues populaires. Collection Roméo est l’occasion de célébrer cette ultime saga du Faubourg Saint-Antoine incarnée pendant près d’un demi-siècle par Claude Dalle ; nul doute qu’elle puisse séduire les réalisateurs nostalgiques des séries de demain.

 

 

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Les lundi 9 et mardi 10 novembre 2020, à 10h et 14h

 

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Vincent Heraud
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