Aux origines du Design : René Gabriel à l’honneur
 

René GABRIEL (1890-1950) Fauteuil "Sauterelle", 1942
René Gabriel (1890-1950)
Rare fauteuil « Sauterelle », 1942
Estimation : 4 000-6 000 €

À l’occasion de la vente Intérieurs du XXe siècle le 13 mars prochain, le département Art Déco est heureux de proposer un rare ensemble de meubles de René Gabriel et de designers des années 1940–1950, défenseurs d’un mobilier pour tous, tels Pierre Guariche et Marcel Gascoin.

 

Pierre Gencey, qui a publié à l’automne 2018 la première monographie consacrée à René Gabriel, est notamment spécialiste des précurseurs du design en France. Ce dernier nous livre quelques mots à ce sujet.

 

Modernité sociale et « style Reconstruction »
Par Pierre Gencey


Un chaînon manquant
Les amateurs d’art affectionnent la notion de style. Cette classification est utile pour identifier des “familles de formes” associées à des créateurs, eux-mêmes inscrits dans un contexte idéologique et historique. Toutefois, ce mode de représentation a le défaut de segmenter l’histoire. Le XXe siècle se trouve scindé en deux, plaçant en opposition “Art déco” et “design”, luxe artisanal contre production industrielle. La dernière manche est remportée par le  mouvement Moderne, de facto placé en avant-garde, ses représentants ayant prédit l’hégémonie créative et commerciale des grandes industries.
 

Mais cette simplification gomme des pans entiers de l’Histoire. Elle ne permet pas d’inclure la crise qui recouvre le milieu du siècle, avec la Grande Dépression dont l’impact se perçoit jusqu’aux Golden Sixties. Durant cette tragique parenthèse et malgré les difficultés de l’industrie, les idées modernes continuent à se démocratiser. C’est dans ce contexte que surgit non pas un changement de “style”, mais plutôt une nouvelle discipline : le design.

 

René Gabriel Commode
René Gabriel (1890-1950)
Commode, 1947
Estimation : 1 000-1 500 €

Par goût ou par nécessité, les premiers designers refusent tout élitisme et s’intéressent à des modes d’exécution simples, voire traditionnels, associés à des matériaux locaux courants. Leur production revient vers le bois et s’éloigne du métal, amorçant un virage qui se durcira après les réquisitions imposées par la guerre. Comprendre cette crise permet de situer dans un récit plus général certaines créations de Jourdain, Perriand, Jeanneret, Sornay, voire une part de l’œuvre de Prouvé. Le phénomène s’enregistre hors de nos frontières : en Finlande chez Aalto, au Royaume-Uni chez Russell, en Suède chez Svedberg, également en Suisse, en Italie, en Belgique, en Europe centrale et même aux Etats-Unis à partir du New Deal...

 

Il convient de parler de “modernité sociale” et d’y inscrire la Reconstruction après 1945. Celle-ci a été mal jugée par les modernes radicaux qui, espérant le retour en puissance de l’industrie du métal, expulsent nombre d’inventions de cette période. Pourtant, celles-ci assimilent pleinement le rationalisme de la production et le fonctionnalisme des formes, mais avec modestie afin de minimiser matériaux et coûts. C’est précisément ce qui va permettre de diffuser les premiers objets modernes en quantité, transformant les idées du “mouvement moderne” en réalités concrètes, celles d’un premier design pleinement contemporain.

 

Le « style Reconstruction » (1945-1955)
Touchant architecture, décoration, meubles et petits objets, la branche sociale de la Modernité se cristallise à la fin des années 1940. N’intégrant ni les récits de l’Art déco ni ceux du mouvement Moderne, l’événement s’exprime silencieusement à la manière d’un “style”. Il s’impose partout en France, dans les logements témoins des villes reconstruites, dans les stands du salon des Arts ménagers et dans les ensembles des Artistes décorateurs.

 

René Gabriel Fauteuil
René Gabriel (1890-1950)
Suite de trois fauteuils type RG 178, 1946
Estimation : 2 000-3 000 €

Le mobilier est reconnaissable : matériaux sobres et économiques (chêne ciré, hêtre verni, contreplaqué), épaisseur minimale mais suffisante pour être robuste (l’accent étant mis sur l’ossature), découpes mécanisées rationnelles, astuces géométriques pour économiser les matières (angles ouverts, profil en “aile d’avion”, épaisseurs différenciées, remplissages par des non-pleins comme les barreaux, quadrillages ou croisillons), finitions et assemblages s’ajustant aux différentes gammes (urgence, premier prix, prix moyen, demi-luxe, luxe).

 

Si de nombreux artistes modernes et autant de décorateurs rejoignent le style Reconstruction vers 1950, ceux qui ont inventé et porté cette nouvelle expression de la Modernité sur le devant de la scène sont aujourd’hui oubliés du grand public : René Gabriel (1899-1950) ou Marcel Gascoin (1907-1986). Ce sont eux qui vont réconcilier la SAD avec l’UAM et former tous les grands designers français des années à venir : Pierre Paulin, Michel Mortier, Alain Richard, Pierre Guariche... dont les débuts se font dans la droite ligne de leurs maîtres, avec des meubles structurés et rationnels en bois clair.

 

Nouvel horizon de la Modernité
Au-delà de la redécouverte du “style Reconstruction”, l’histoire du design commence à s’interpréter hors du passé glorieux des “arts décoratifs”, mais aussi de l’historiographie militante du mouvement Moderne. Les récits se complexifient et s’interpénètrent. En matière de mobilier, des alternatives surgissent et interrogent certains préjugés sur les débuts de la production industrialisée, sur l’opposition SAD-UAM, sur le déterminisme des matériaux et des fabrications, sur la réelle importance de certains acteurs.

 

La Reconstruction est une clef pour comprendre la condition de naissance du design, elle mérite l’intérêt des historiens et amateurs d’art. Loin de la prophétie autoréalisatrice d’un progrès industriel linéaire porté par le verre, l’acier, le béton, d’autres expressions de la Modernité montrent leur importance et ouvrent des perspectives d’avenir différentes, potentiellement plus respectueuses de l’Humain et de la Nature. 

 

Pierre Gencey, janvier 2019

 

 

Informations
Expositions publiques à Paris :
Du samedi 9 au mardi 12 mars 2019
11h – 18h
 

Vente aux enchères à Paris :
Mercredi 13 mars à 14h30
 

Consultez notre catalogue en ligne 
 

À lire aussi : Pierre Gencey, René Gabriel. Des arts décoratifs à la Reconstruction, Editions Norma, Paris, 2018, 327 pages.

 

Contact vente
Cécile Tajan
Tél. +33 1 42 99 20 80
 

 

 

Contact Actualités
Carine Decroi